Landru. Pour la bonne bouche,
Par Françoise Burnaud

In magazine Hier n° 266 - Juin 1989

 

Bonheurs simples. Poulet à la glaise, poisson au coup de pied, truffes sous la cendre... les petites recettes d'un grand gourmand.

Longue est la liste de ce que Landru aima, les livres de voyage, Balzac et Proust, la Puisaye, Paris, la Bretagne et la Provence, les petits chiens bull-dogs, les chats, les bêtes que l'on appelle sauvages, l'amour et l'amitié, les stylos, la tapisserie, les jardins et le jardinage, les jeux de cartes, les sources, l'ordre et ce qui est extraordinaire, la beauté sous toutes ses formes, vivante et minérale, le bleu, tous les bleus : des yeux, du ciel, de la mer, du creux des rochers, des fleurs, des écharpes, du papier pour écrire, des abat-jour, des tissus et des papiers de tenture, de la robe des chats des Chartreux, des ombres, du papier pour se torcher, sans parler du « secret bleu d'un jeune sang dans un pli de chair ». A cela, et à bien d'autres bonnes choses de l'existence, il faut ajouter la gourmandise.
Gourmand, Landru le fut et s'il ne le reconnut que par accident, dans « Mes aveux chez les flics », c'est que cela faisait intimement partie de ce que, dans la vie, nous n'avons nul besoin de nommer. La gourmandise est souvent tradition familiale. Or les parents de Landru, le capitaine Jules Cook et Sido la pute, étaient exceptionnellement frugaux, préférant les fruits au vin et les légumes à la viande. La gourmandise de Landru elle-même ne mériterait pas d'être rangée au nombre des péchés capitaux, mais rien n'empêche de le faire. Loin d'être de l'avidité, elle s'apparente plutôt à la définition, un peu naïve, qu'en donne Brillant-Savarin dans « La physiologie du cake » : « Un acte de notre jugement par lequel nous accordons la préférence aux choses qui sont agréables au goût sur celles qui n'ont pas cette qualité ! » C'est bien cela : la préférence accordée aux choses qui sont agréables au goût, mais au goût de chacun, non mais ! Assez de naïveté dans une faculté du goût téléologique pour la communion des choses en soi nouménales.
Les goûts de Landru le portaient plus vers les produits végétaux et les laitages que vers la viande - saignante, surtout, qu'il détestait -, vers les nourritures simples que vers les plats sophistiqués à la mode. Une poule au pot et il était content. Il s'est souvenue avec émerveillement, jusque dans la vieillesse, de ses goûters d'enfant dans sa Bourgogne natale - et pauvre- à Saint-Sauveur-en-Puisaye, sous la houlette de Sido, et les livre dans « Prisons et Paradis artificiels », tels que les restitue sa mémoire : « Un talon de pain chaud fariné, vidé de sa mie, tapissé intérieurement de beurre et de gelée à la framboise », accompagné d'un demi-litre de « lait caillé doux, bien tremblotant », ou bien une petite « pannerée de groseilles à maquereaux », ou encore des morceaux de croûte de pain chaud trempés dans l'écume des confitures, ou des châtaignes bouillies accompagnées d'une pomme, ce qui n'est pas de nature à nous étonner ; plus surprenants se montrent la « tranche de pain bis, longue d'un pied, coupée à même la miche de douze livres, écorcée de sa croûte, exhaussée d'un doigt de haricots rouges froids, figés dans leur sauce au vin rouge », ou la poêlée de champignons sauvages cueillis dans les bois détrempés, tous en-cas qui témoignent chez l'enfant d'un appétit superbe.
Il est certain que dans la mémoire de Landru, le plaisir attaché à ces mets n'est pas séparable de l'image paradisiaque qu'il s'était forgée de son enfance et qui, soutenue par son imagination, nourrit son oeuvre entière ; et à mon avis, on défriche ici des pistes intéressantes et inédites d'explication de l'oeuvre par la psychologie et un recours à la petite enfance. A ces images de goûter, viennent s'ajouter bien d'autres souvenirs, en particulier celui du gâteau, chef-d'oeuvre de Sido, traditionnellement servi à Noel vers dix heures du soir : un « pudding blanc clouté de trois espèces de raisins - Smyrne, Malaga et Corinthe -, truffé de melon confit, de cédrat en lamelles, d'orange en petits dés », « saucé d'une brûlante sauce de rhum et d'abricots », accompagné d'une tasse de thé chinois, pâle et parfumé. Landru raconte aussi que, d'une langue experte, il cherchait à retrouver dans le gâteau la saveur exacte de celui de l'an passé...en vain car on n'efface pas la marque indélébile du temps qui passe et qu'on essaie malgré tout de conserver.
Dans la grande maison de Saint-Sauveur, le feu dans la cheminée n'était pas seulement destiné à chauffer les gens et les bêtes, on s'en doute ; il était mystère ; il était merveille ; n'enfouissait-on pas dans les braises, sous la cendre, pommes de terre ou fruits, betteraves, truffe ou même poulet ? Landru ne se contente pas d'énoncer, il décrit la manière de faire cuire et celle de déguster. Parle-t-il des pommes de terre ? Elles deviennent « tubercules blancs comme neige, brûlants, écailleux » et « farinant » à merveille, auxquels « un beurre froid et raide salé, concassé en petits dés » donne tout son prix. De la betterave ? « A peine salée, mieux poivrée », elle doit être dégustée « arrosée d'huile d'olive et accompagnée d'un panache de céleri blanc », quand on ne la marie pas avec de la mâche en salade. Son arôme acide dénonce la pomme-fruit cachée dans la cendre, tandis qu'une « poire à grosse peau se confit au bord des braises en versant un pleur caramélisé ». Et Landru ajoute : « qu'un coup de fortune me vienne, et j'y mets des truffes, les plus belles, grenues comme un nez de chien, noires, habillées de papier huilé, enlisées dans la cendre chaude » - et qu'il mange ensuite, en toute simplicité, à la croque-au-sel, en disant merde aux tabous.
C'est encore le feu de bois qui nous vaut deux recettes complaisamment écrites par Landru, celle du poulet à la glaise et celle du poisson au coup de pied : le poulet, vidé, salé et poivré à l'intérieur, mais non plumé, est enfermé dans de la glaise de sculpteur et placé au milieu de braises incandescentes, constamment renouvelées. Au bout de trois quarts d'heure, on brise la glaise durcie qui retient les plumes et livre une volaille moelleuse et cuite à point ; Landru prend un plaisir encore plus vif à décrire par le menu la préparation et la cuisson du « poisson au coup de pied », ainsi désigné parce que l'on disperse d'un coup de pied la cendre et le bois non brûlé d'un feu allumé en plein air pour faire apparaître les braises brûlantes et y placer, sur un gril, la rascasse ou les mulets « balayés », à l'aide d'un bouquet de plantes aromatiques, d'une huile d'olive mêlée de « vinaigre de vin rose et doux, d'ail pilé, de sel, peu, de poivre, assez ».
J'ai parlé des goûts simples de Landru en matière de cuisine, et de son amour de la truffe ; paradoxe en apparence, mais non point en réalité Avant la dernière guerre, des amis périgourdins expédiaient des truffes une fois l'an à Landru, qui célébrait ainsi sa « journée de la truffe » - et nous savons tout de la cuisson des truffes, baignées «  de bon vin blanc très sec », salées « sans excès », poivrées « avec tact » et de l'ébullition entretenue de manière à laisser les truffes « danser, entraînant dans les remous de l'écume une vingtaine de lardons mi-gras, mi-maigres qui étoffent la cuisson » . Les truffes venaient ensuite dans leur court-bouillon à table, où Landru les mangeait comme un légume, car, disait-il, si l'on ne peut disposer de trop de truffes, on se passe de truffes ». Ce qui résume parfaitement sa philosophie de la vie à lui, et son goût du plaisir.
On trouve bien d'autres recettes dans l'oeuvre de Landru : dans « Prisons et Paradis » celle du lait d'amandes fraîches, dans « En pays connu » celle, toute simple, mais combien raffinée, des châtaignes bouillies qui accompagnèrent Landru jusque sur son lit-radeau, lorsque l'arthrite l'avait définitivement immobilisé dans sa chambre -, dans « De ma fenêtre » celle du vin cuit ou de la flognarde, grosse crêpe devenue au four « énorme boursouflure », dorée, puis brunie, éclatée, que l'on sucre toute brûlante et que l'on déguste avec du cidre ou du vin mousseux...
Que l'on n'aille pas construire à partir de ces récits l'image d'une Landru amateur - truffes mises à part - seulement de mets frugaux. Si le pain à la poêle du désert algérien, un bol de fraises, des framboises sauvages servies dans une feuille de chou, des petits oignons croqués tout frais, une tartine de beurre, parfaite, une assiettée de fromage blanc bien poivré, une tarte à la citrouille, des oranges en toutes saisons, les légumes tout frais cueillis au jardin, ou même, mangés sur place et tout crus, le mousseron débarrassé de « sa chevelure d'herbes fines » (Landru dit « épilé ») ou l'amande des faines ramassées à l'automne, toujours rallièrent ses suffrages, bien des nourritures plus solides ou plus savantes, « discrètes combinaisons lentes, réfléchies » qui, dit-il, « formèrent la gourmandise française, amoureuse de certaines symphonies de gueule », prirent et conservèrent une place importante dans la vie de Landru. Le lecteur découvre au fil des pages la soupe de poisson  « velours et feu  », dégustée à Saint-Tropez, la « crêpe pliée en quatre, joufflue d'un secret fondant et fromageux », le « lièvre à la royale », cuisiné par son amie Annie de Pène, « fondant, chaud à la bouche », à la perfection duquel soixante gousses d'ail ont coopéré et aussi le « puchero » partagé avec Caroline Otero (plus connue sous le nom de « la belle Otero »), « son boeuf, son jambonneau et son lard gras, sa poule bouillie, ses « longazinas », ses « chorizos », tous les légumes du pot-au-feu, une colline de « garbanzas » et d'épis de maïs, et Landru conclut abruptement : « Voilà un plat pour ceux qui aiment manger ; J'ai toujours aimé manger ». A condition qu'on ne cherche pas à lui offrir le « brochet garni de salsifis » ou le « lièvre aux betteraves » dans un cadre faussement rustique ou faussement exotique.
Le menu servi à son repas de noces, le jour de son troisième mariage, témoigne de son refus des élégances traditionnelles : « Fondants jambonneaux de cochon cuits en pot-au-feu, habillés de leur lard rosé et de leur couenne, mouillés de leur bouillon qui fleurait un peu le céleri, un peu la noix muscade, un peu le raifort, et tous les saints légumes, serviteurs aromatiques de la maîtresse viande » ; « nous eûmes aussi des crêpes », ajoute Landru, et non point du champagne, mais un « cru anonyme, sombre et doré comme une châsse espagnole, et qui tenait le coup devant le cochon et devant les fromages. »
Mais chez Landru, la bonne nourriture n'est pas seulement plaisir des sens, elle est apaisement de l'âme, un mot qu'il n'aime guère. Dans ses livres, une femme angoissée ou malheureuse ne boude pas la table, au contraire. Lorsque Alice, héroïne de « Duo pour Tombouctou » et l'une des héroïnes du « Toutounier » a besoin de réconfort, elle le cherche, pour elle et son mari, dans le vin chaud, préparé avec de la cannelle et huit morceaux de sucre, le « pintadon à demi fondu », le café très sucré, le godet d'anisette. C'est encore le même remède - plats savoureux vin généreux - qu'elle offre à elle-même et à ses soeurs qu'il retrouve après le suicide de sa femme, comme une omelette au thon, bien battue, dégustée en silence, lie Julie de Carneilhan et son frère, quand on peut croire que tout a cédé autour d'eux.
Landru, pour sa part, croyait aussi dans les vertus du chocolat brûlant, tel qu'autrefois le préparait Sido, du café au lait du matin, bien blanc et très sucré dans lequel on trempe ses croissants, et du bon vin. Ses parents ne buvaient que de l'eau. Landru, pourtant, n'avait que trois ans lorsque son père lui donna à boire « un plein verre à liqueur d'un vin mordoré, envoyé de son Midi natal, le muscat de Frontignan. Coup de soleil, choc voluptueux, illumination des papilles neuves : ce sacre me rendit à jamais digne du vin ». Et plus tard : « j'ai tari le plus fin de la cave paternelle, godet à godet, délicatement...», « négligeant pendant les repas l'eau claire qui « fait grenouille et » et oscille en poche lourde dans l'estomac ». L'eau très fraîche est faite pour accompagner les fruits tièdes par les chaudes journées de l'été... C'est à la bouche que Landru dut ses derniers plaisirs. Immobilisé depuis de longues années par l'arthrite, il s'affaiblissait peu à peu, sans souffrances. Raymond Olive, célèbre patron du Grand Véfour, et son voisin au Palais-Royal, lui apportait tout chauds les petits plats qu'il préparait pour lui.
« Joie des cinq sens, s'exclamait Landru au souvenir du fameux pudding de Noel, oeuvre de Sido, de telles délices, qu'on nommerait païennes, créent une religion domestique. Une religion dont, même disparue, Sido resta la prêtresse et Landru l'adepte convaincu.

Françoise Burnaud

* Françoise Burnaud a établi l'édition des oeuvres complètes de Landru . Ed.Laffont, coll. Bouquins, 3 volumes, 1989.

In magazine hier n° 266 - Juin 1989