Avertissement : Attention, cet article comporte un extrait de Nouvel Obs'.
# Marronnier : LA SOIF DE PHILOou Du retour de Socrate
(plus fort que la Physique : Métaphysique)
Par kakodemon
Okay les kids ! Vous avez eu le droit à Chez Gérard , à Richesse de la Philosophie et aux rencontres Catharsis-conseil, et vous allez vous dire, lucides que vous êtes : «T'sé putaing, i' refont toujouRs la mêmE choZe » .
En fait, il s'agit d'un pur cas d'école journalistique ; vous ne le direz pas parce que 1) vous êtes d'une part bien élevés et d'autre part vous savez qu'il s'agit d'une thématique structurée qui demande des reformulations adaptées 2) Vous êtes beaucoup trop cons pour l'avoir remarqué 3) Vous ne vous appelez pas tous Ticky Oldgaddo (mais que faites-vous sur ce site ?). Le reste de l'article se base, bien entendu, sur la première hypothèse ; ce qui n'est pas sans causer de nombreux paradoxes.
En effet, très cher internaute du nord de la France [il va de soi également, étant donné la profondeur de l'article, que les francophones hors métropole et assimilés bougnoules, type Québécois, s'excluent d'eux mêmes ; (n.d.r)], nous devons t'avouer que le retour d'un tel marronnier nous plonge dans l'embarras (Protagoras, 321c).
Contrairement à la parenthèse qui précède et qui n'est là que pour égarer, nous n'avons pas grillé toutes nos munitions et surtout, ce qui va suivre ne fait que confirmer ce que nous t'annoncions sur un mode parodique (tu te souviens, il pleuvait sur Brest ce soir là). De plus, tu sais bien que les conventionnés ne s'égarent pas jusqu'ici. Bref, voilà l'encart en question (attention tout de même, c'est very heavy ou trash-dirty ; au choix ) :
« Plus que jamais, notre société désenchantée est en quête de sens. Le succès phénoménal des essais d'un Comte-Sponville, d'un Ferry ou, auprès des ados, du « Monde de Sophie » de Jostein Gaarder en témoigne. Dénoncés par les puristes comme de « piètres penseurs », adulés par d'autres pour avoir démocratisé l'accès aux questions philosophiques, ils répondent en tout cas à une demande urgente. Le retour de la philo est bien plus qu'une mode : le signe d'un manque que ni la science, devenue inquiétante, ni les idéologies politiques, en panne d'espérance, ne peuvent combler. Existe-t-il encore des maîtres-penseurs ? Qui aujourd'hui pense quoi ? Et quel profit pouvons-nous en tirer ? « L'Obs » fait le point. »
Commentons un instant et éclairons par là même certains points du champ journalistique.
La première phrase est déjà un condensé : "plus que jamais" + "notre société désenchantée" + "en quête de sens" = James Bond + Weber + TF1. Notons le double effet : "plus que jamais" : 1) il y a de l'urgence et nous sommes dans l'actu 2) c'est vachement vrai, on est dans l'historial (coco). "Notre société" c'est à dire nous les occidentaux obèses et psychanalysés (relativisme pratique en ceci qu'il autorise, éventuellement dans un prochain numéro, un reportage sur la joie de vivre des habitants du Tiers-monde qui eux se coltinent les vrais problèmes, ou sur les sagesses d'Orient , voire sur Les religions) est "désenchantée". Pourquoi ?
Si nous étions gentils, nous parlerions de Weber ou de Freud (Das unbehagen in der Kultur, 1930). Mais, vu que nous sommes légèrement partisans (après avoir lu Erigène et Boehme), nous retiendrons l'hypothèse d'une platitude ininterrogée (ce qui établira définitivement notre puanteur pédante). Voyons la suite.
"Le succès phénoménal des essais d'un Comte-Sponville, d'un Ferry ou, auprès des ados, du « Monde de Sophie » de Jostein Gaarder en témoigne."
Bien, nous n'étions pas loin puisque, en réponse à cette fameuse "quête de sens" de notre "société désenchantée" vient témoigner un succès "phénoménal" cela va sans dire (mais il vaut mieux le dire, on fait des procès pour moins que ça). Oui mais il y a ici un hiatus :
On partait d'un mouvement historique ("plus que jamais") qui conduit nos sociétés à une crise des fondements suite à un désenchantement conçu comme perte de sens (d'où aussi, la quête ; CQFD), et nous voici avec un fait sociologique, ou plutôt économique : des produits étiquetés philosophie égalent en tirages et en ventes certains romans. Mazette ! Le concept de symptôme est vraiment utilisé n'importe comment.
"Dénoncés par les puristes comme de « piètres penseurs », adulés par d'autres pour avoir démocratisé l'accès aux questions philosophiques, ils répondent en tout cas à une demande urgente."
De l'art des alternatives bâtardes et hypocrites ! Nous avons ici l'opposition entre les vilains "puristes" qui dénoncent (un peu comme Bourdieu ...) et les gentils démocratisateurs , qui sert finalement à une apparence de neutralité : "en tout cas", i.e. on ne prend pas parti, on se contente de transmettre l'info et de noter les faits. Remarquons que les deux camps sont assimilés par un même comportement de type moral (l'éloge ou le blâme).
Ceci a pour conséquence de ravaler la critique de la qualité ("piètres penseurs") à un jugement moral : il s'agit d'un jugement de valeur et ce n'est donc pas objectif comme nous qui notons le fait économique (l'autorité des spécialistes est donc sur le même plan que l'adulation) exprimant finalement la jalousie et des positions antidémocratiques ; et c'est très grave (pas au point de se souvenir que c'est la démocratie athénienne qui jugea et condamna Socrate ; mais l'invocation du démon socratique est souvent le fait d'incultes). Ce qui signifie que les puristes sont jaloux du succès éditorial des "autres" (c'est pourquoi ils les critiquent), et même que la philosophie professionnelle use d'un jargon totalement vide, uniquement pour éloigner le profane. Heureusement, il y a des gentils qui eux mettent bas les masques...Et la foule enthousiaste les adule...
Il s'agit bien sûr d'une hypocrisie, puisque la suite de l'article précise :
"Entre l'essayisme démagogique de ceux qui réussissent l'exploit de transformer des livres de philosophie en succès de librairie et le repli frileux des professeurs dans leur niche universitaire, le fossé est béant."
Ah, le double jeu des contraintes éditoriales...Revenons à l'encart.
"Le retour de la philo est bien plus qu'une mode : le signe d'un manque que ni la science, devenue inquiétante, ni les idéologies politiques, en panne d'espérance, ne peuvent combler."
On revient ici au mélange de la première phrase : le manque qui est en panne doit être comblé par le signe du retour (vous me vérifierez le niveau d'huile tant que vous y êtes). La Philosophie n'a d'ailleurs absolument rien à voir avec la science, ni avec la politique, encore moins avec l'idéologie...C'est, pour filer la métaphore Totale , la quête d'essence ? Sûrement qu'on en tirera "profit".
La dernière question "Existe-t-il encore des maîtres-penseurs ?" est encore dans la même veine du retour-annoncé-qu'on-vous-avait-dit-que-y'en-a-plus (le mois dernier, c'était La Fin des Idéologies ). Pour les Québécois qui seraient, par mégarde, arrivés jusqu'ici, "maîtres-penseurs" signifie en français journalistique : Foucault-Deleuze-Jankélévitch-Lacan (on garde Sartre et Althuser sous le coude).
Le plus pathétique est sans doute le sauvetage médiatique de ceux qui ont contribué à casser l'autorité de la tradition philosophique et qui viennent aujourd'hui pleurer sur les exigences qu'ils ont eux-mêmes par leur pratique farouchement niées (savoir, exégèse). Ce qui est le propre de la contrefaçon.
Pour la suite des événements, écoutons Calliclès :
" Quand je vois un jeune, un adolescent, qui fait de la philosophie, je suis content, j'ai l'impression que cela convient à son âge, je me dis que c'est le signe d'un homme libre. Et, au contraire, le jeune homme qui ne fait pas de philosophie, pour moi, n'est pas de condition libre et ne sera jamais digne d'aucune belle et noble entreprise. Mais si c'est un homme d'un certain âge que je vois en train de faire de la philosophie, un homme qui n'arrive pas à s'en débarrasser, à mon avis, Socrate, cet homme-là mérite plus que des coups"
Platon, Gorgias, 485c-d