# De l'après journalisme

(Dans la série ébats d'idées )

 

Retour sur l'argument de Durand

 

Dans son émission "Arrêt sur images", l'auteur reçoit à propos des événements de 95 (les grèves dans la fonction publique lors du plan Juppé), Bourdieu, Cavada et Durand. ce dernier :

"revint à la charge, reprochant à Bourdieu de dissimuler ses engagements de citoyen derrière sa compétence de sociologue. Au fond, soutenir les grévistes, pour respectable que ce fût, n'avait rien de particulièrement scientifique, estima le journaliste. L'accablement du professeur redoubla. Dans un soupir, il rétorqua qu'il faudrait bien deux heures pour répondre à cette attaque. Intuitivement, mon premier mouvement fut de donner raison à Durand, tant il semblait à cet instant incarner le bon sens. Mais tout de même ! Donner raison à Guillaume Durand contre Pierre Bourdieu ! " (p.73)

Voilà l'intuition et le bon sens ™. Il est dommage qu'après l'humour de potache, il n'y ait pas d'examen de la validité de l'argument. Puisque, normalement, le bon journaliste écoute tous les partis. Pourquoi faut-il deux heures ? En partie pour contrer l'intuition.

En effet, il y a une apparence de réciprocité dans la dénonciation de Durand : tout comme vous reprochez aux journalistes de dissimuler les véritables enjeux qui sont politiques, il est tout à fait légitime que je vous reproche de dissimuler votre but qui est politique par un recours à l'idée de Science (rationalité et autorité), c'est à dire de vous servir de votre compétence de sociologue en dehors de son champ d'application.

Soutenir les grévistes, c'est politique, un engagement citoyen mais cela n'est pas scientifique. Pourquoi ? Déjà dire que l'on possède une politique scientifique est suspect (sauf pour ceux qui ont fait science(s)-Po), toujours cette prégnance soviétique. Par contre, l'utilisation des mathématiques et les théories économiques qui conditionnent des politiques ne sont pas scientifiques, bien entendu, et jamais on entendra, un politique parler de seule politique possible ™, de voix de la raison ™, de réalisme ™, de réformes indispensables ™, etc.

On trouve donc l'idée d'une neutralité idéologique de la science objective ™, et l'idée que politique et savoir ne sont pas liés. Il va de soi qu'il n'y a pas de physique socialiste et de physique bourgeoise. Mais une économie, une sociologie, une politique ?

D'autre part, par quoi se détermine l'action politique sans le savoir ? On choisit son engagement sur un coup de tête, par pure sensibilité, ou en regardant sa fiche de paye ? La représentation de cette séparation de l'engagement politique et la recherche du savoir, traduit, pour Durand, le fait qu'il n'y a que des choix plus ou moins respectables, mais que le savoir est neutre, indépendant du pouvoir ! Alors même qu'il incarne ici typiquement cette conscience aiguë de son propre intérêt : je préfère dire que les grévistes sont des gueux s'accrochant à l'Etat-providence ™, non pas parce que c'est vrai, il n'y a pas de savoir politique, non pas parce que je le pense, ce n'est qu'un choix parmi d'autres, mais parce que cela m'est profitable. En défendant l'intérêt des grévistes, je perdrai ma place et mon statut, déterminé par sa fonction : chien de garde ™.

Dire cela c'est à la fois politique puisque c'est considérer d'une part que la politique vise l'intérêt commun et interpréter le rôle de Durand en fonction de cette définition (et éventuellement engager un changement), et théorique, puisque cette interprétation qui dégage des rapports objectifs est le fruit d'une démarche de connaissance. C'est à partir des concepts d'habitus, de violence symbolique, de champs, dans le cas de Bourdieu, qui forme une théorie qu'il propose une interprétation de faits objectifs ™ : salaires, type de discours, rôle social, etc, relevant d'un travail évidemment sociologique. La critique doit alors toucher ce travail et non l'engagement, ce qui trahit l'enjeu véritable pour les détracteurs, (il serait d'ailleurs assez difficile de déterminer leur travail, la présentation ?).

C'est pourquoi, à partir de ces outils et d'une démarche de savoir, son intervention du côté du pouvoir est plus scientifique que l'impression de Schneidermann, qui est pourtant tout aussi politique. L'autre solution est de considérer que Bourdieu veut uniquement devenir le nouveau Touraine. Option assez ridicule car le capital symbolique ™ du Collège de France est supérieur à celui du Nouvel Obs, et il est plus profitable de dire du bien de Pinault ou Lagardère que de prendre le parti d'exclus. Option que retiendront ceux pour qui il n'y a plus de politique possible, ni de savoir , et où le savoir se résume à la conscience de son intérêt économique, auquel bien sûr on essaie d'intéresser le public. Ce qui est bien la meilleure définition du journalisme selon Schneidermann.

 

Revue de presse à la parution de l'ouvrage sur Acrimed

 

 


Explications |Case départ