# De l'après journalisme
(Dans la série ébats d'idées )
Le problème du Public
A la sempiternelle question : émissions de merde parce que public de dégénérés ou bien public de dégénérés parce qu'émissions de merde ? L'auteur tranche avec vigueur :
"Si Le public regarde TF1 et lit Voici, c'est en toute connaissance de cause, parce qu'il désire, dans une région obscure de lui-même, la marmelade d'ambitions, d'amours et de détresses que lui offrent ces médias. Parce qu'il discerne des vérités profondes, souterraines et éternelles, que lui refusent des sujets plus nobles, des discours plus policés." (p.61)
Moi j'ai dans l'idée que mon chien, je lui donnerais du rosbif dans le filet à la place du canigou, il dirait pas non, mais c'est vrai que mon chien c'est quelqu'un. Et puis le canigou c'est bon pour sa santé. La quête de sens continue.
Commentons un instant l'absence de dialectique entre le médiateur et son public (les deux questions sont vraies). On ne peut pas dire qu'il y ait un choix délibéré des médiateurs qui abrutissent le public avec de la daube car c'est faux, en plus, si on le dit, on est d'extrême droite ou d'extrême gauche, (de toute façon c'est pareil). Et puis les décideurs grands professionnels à 900 KF, ne peuvent se tromper. Donc, on donne au public ce qu'il veut, la preuve c'est l'audimat. C'est entendu.
Et même, second mouvement, cela est bon. Pourquoi ? Et bien, il y a des "vérités profondes, souterraines et éternelles" qui sont discernées. Nous n'allons bien sûr pas aller contre les vérités profondes, nous demandons juste : lesquelles ? Qu'on peut avoir un max de pognon et être malheureux ? Heureusement qu'on a que le RMI et les allocs pour acheter une parabole et se rassurer !
Pourtant il paraît probable que dans Platon, il y en a plus que dans les Feux de l'Amour, le Bigdil, Voici et Biba réunis. Et même, je me demande, humblement, comment on peut discerner une "vérité" de manière plus facile dans les émissions citées. Je crois même que la condition pour y accéder est de se défaire de la facilité et de la flatterie entretenues par de tels programmes. Ah, il s'agit de divertissement ! C'est entendu.
Notons les termes "dans une région obscure de lui-même", la caverne n'est pas loin, et le "désir". Mais le désir s'éduque, le goût se forme. Et ce n'est pas en ingurgitant à longueur de journée de la marmelade qu'ils s'affinent. Que des pseudo-pédagogues viennent ensuite déplorer et entretenir ce manque en le comblant avec de l'ersatz, et même, en justifiant par une perversion leur tâche, c'est de la sophistique !
Quel est l'obstacle principal au savoir, si ce n'est la médiation fabriquée qui en ruine les fondements : sensation, plaisir immédiat, facilité, haine de l'intellectuel, et prétend le remplacer ? Et la dévaluation ne suffit pas. On se prétend oeuvrant au mieux culturel , tout en déplorant la difficulté de la tâche !
"Tenter d'intéresser lecteurs ou téléspectateurs à ce qui m'intéresse personnellement, je ne connais pas de meilleure définition du métier de journaliste. La perversion commence dès que le journaliste commence à bricoler une théorie du "public"".
Oui, nous lisons bien : le journaliste doit communiquer son intérêt au public. Pourquoi ? Parce que le journaliste est mieux informé, a bon goût par rapport au public qui désire dans l'obscurité de la marmelade ? Non, ce n'est pas possible, c'est Bourdieu le maître qui veut que le public soit Bourdieu. Qui définit l'intérêt et la valeur de cet intérêt ? Le journaliste ? L'auteur confirme ici la critique des "lunettes" que fait Bourdieu. Ou alors, il s'estime pédagogue et savant. Mais à regarder l'identité des invités des médiateurs, l'intérêt prend un autre sens.
Notons l'origine de la perversion : la théorie. Non seulement, le journaliste est un pédagogue né, un passeur de savoir qui invite les bonnes personnes, quand son savoir rencontre certaines limites, mais en plus, il ne va pas théoriser le problème de cette transmission, parce que c'est pervers. Et oui, c'est le médiateur cynique qui théorise en pensant à ce qu'il va proposer à la bande d'abrutis de spectateurs. Et l'auteur de conclure le problème avec une bonne grosse tautologie : oui je vise l'audimat, car j'ai envie que mon intérêt que je communique rencontre un public (ou le public ?). Incroyable, il n'a pas envie de parler dans le vide. Ecce homo !
Soit l'audimat est un critère, auquel cas en dessous de 40 % de part de marché, on crie à l'élitisme. Soit on reconnaît qu'il ne mesure que l'audience et non la valeur. Auquel cas, la segmentation médiatique recoupe finalement la division des savoirs et l'opposition entre l'entertainment et la connaissance. Le seul avantage est d’offrir un support de diffusion plus accessible. Mais à quoi bon un médiateur ? Pour la vulgarisation ? Pourquoi pas un vrai pédagogue, c'est à dire celui qui sait et fait aveu d'ignorance ? Et même, pourquoi pas une éducation qui rend inutile ce recours ?