# De l'après journalisme
(Dans la série ébats d'idées )
Par Lirresponsable
Un gentil lecteur anonyme nous conseille Du journalisme après Bourdieu, de Daniel Schneidermann (Fayard, 49 F), qui fait réponse en avril 99 au célèbre Sur la Télévision de février 97 de celui d'avant (Liber, 30 F) d'où en partie le titre ; et sur ce Pierre nous bâtirons notre critique. (Il est bien entendu que, en tant que détenteur de la vérité, l'identification incarnée va de soi ; ça, n'importe quel psychiatre en conviendra).
Et bien nous avons beaucoup ri, car suivant les recommandations de notre mystérieux correspondant (le Calamar), nous avons réussi à nous procurer l'ouvrage . "Où ?" et "de quelle manière ?", sont des questions qui importent peu ici. Nous supposerons, quand même, une lecture préalable des deux ouvrages cités, mais ce n'est pas obligatoire. D'ailleurs rien ne l'est plus aujourd'hui, les communistes ont pourri la jeunesse.
La première chose risible dans cet ouvrage est le ton laborieux. En effet l'auteur se veut ironique. C'est pourquoi il choisit une parodie de confession chrétienne ("honte", "culpabilité", "je", "salutaire", "bonnes intentions", "aveu", etc.) en se proposant de répondre en son nom propre, des crimes collectifs que le Prédicateur du Collège, du haut de sa "chaire", lancerait. (Quelques citations viennent étayer l'édifice). A la manière médiévale des Confessions, des Dialogues, ou plus moderne des Lettres, proposer l'authenticité de sa vie d'écorché vif dans un climat de véritable dialogue. D'où les interpellations du Prologue et de l'épilogue ; ce qui, à réfléchir sur le sens des préfixes "pro", "épi", et "dia" est déjà problématique.
C'est à dire, dans un premier temps : oui mon Père, j'ai péché, puis : Bourdieu, Bourdieu pourquoi m'as tu abandonné ?
Il y a bien-sûr un stratagème rhétorique : feindre l'humilité du Petit qui se raconte (dans ses doutes, ses erreurs, son humanité, ah le sacerdoce du journaliste !) devant le Puissant qui joue sur le renversement. Et d'ailleurs ce levier est appliqué de manière répétitive sur tous les enjeux : inverser les rapports et de manière générale la situation. Ce renversement est caractéristique du Malin, mais la grossièreté du procédé aussi.
Nous disons "bien sûr", mais pensons aux mal-comprenants. Il est bien évident que si l'on pense démonter les fausses accusations en montrant d'une part les contradictions personnelles et non théoriques de l'accusateur (ce qui n'est jamais que de l’ad hominem) et d'autre part leur non pertinence (parce que trahissant de forts présupposés, ce qui conditionne leur généralité militante aveugle à la diversité et la complexité du réel ; les "faits" dans le texte), et même, en pensant montrer que celui-ci ne souscrit pas aux conditions qu'il pose comme devant valoir pour tous (c'est à dire : faites comme je dis, pas comme je fais ), ce dernier ne peut mériter que de la fausse révérence. Renversons l’idole qui souille le Temple. Et ne nous demandons pas si les faits sont eux-mêmes dans leur construction et leur présentation le résultat de rapports de force. Ou alors si, mais uniquement dans le cas de l'adversaire (cf. p. 73 sur la question de Guillaume Durand).
La deuxième chose risible est le contexte. Il s'agit en effet pour l'auteur d'occuper le champ médiatique à nouveau. La purge Bourdieu est passée, (la grêle fait trop tsariste, et puis la référence météorologique sent le Alain Minc ; cf. Les marchés ), "il est temps aujourd'hui de relever la tête". Non seulement, l'auteur arrive à écrire que la Pensée Unique c'est les autres , en l’occurrence le gang à Pierrot le sociologue, (mais JFK l'a fait, ce qui prouve bien qu'il s'agit d'un terme creux dans une rhétorique engagée d'avant-guerre), mais aussi à parler "d'une vigoureuse campagne de presse" à propos des Nouveaux chiens de gardes et Sur la Télévision (p.76), qui aurait dopé les ventes. Et le silence télévisuel ? Il se pose ainsi en défenseur de la pauvre "trentaine de journalistes-vedettes multicartes, suppôts de la pensée unique, qui cumulent dans la presse parisienne les directions et les éditoriaux".
Et il a l'air d'y croire. Sans rire. Le bon peuple va se rendre compte de l'escroquerie et qu'il ne faut plus lire les Inrocks et Télérama (ah si seulement c'était possible...). Moi qui me présente nu en tant que chroniqueur de la presse écrite du soir, promu par la télé critique professionnel à la télé de la télé, je vous l'annonce : en vérité, je vous le dis, y' a des bons et des méchants partout, et les gentils seront sauvés !
De la citadelle assiégée par les masses, le Hérault sort et raille le capitaine d'une des factions rebelles, qui est aussi pourri que nous qui dînons au château (cf. Un best seller et les "bons clients", pp. 79-86). Comme si cette démonstration (c'est à dire on fait travailler ses amis) changeait d'un iota la perte totale de crédibilité des chiens de garde qui apparaissent dans leur vérité ! C'est à dire éloigner les malandrins du château et du Seigneur.
C'est bien plutôt parce qu'ils sont totalement ignorants de la manière dont ils sont effectivement perçus et reconnus pour ce qu'ils sont, que d'une part, ils parlent de jacquerie pour qualifier les résistances populaires, et d'autre part qu'un capitaine peut lever quelques troupes ! Et il y a de nombreux capitaines...et même des troupes sans capitaine...
La troisième chose risible est la persistance niaise de la défense, finalement catégorielle derrière le recours à l'idée de démocratie. Mais attention, on a le droit ici à une variation. Il ne s'agit pas de dire : critiquer les journalistes c'est faire le lit de l'extrême droite avec ses médias-menteurs et donc servir objectivement les adversaires de la démocratie. Cheville qu'emploient tous les médiateurs mis en difficultés (ou en examen).
Non, la manoeuvre est plus subtile (à la manière des sophistes) : l'idée d'une compétence par le savoir est antidémocratique car inégalitaire, donc celui qui prétend parler au nom du savoir est le fasciste par excellence. De même que la démocratie est représentative (avec des élus par scrutin), de même le savoir doit être représenté par des médiateurs ("élus" par les sondages d'audience).
Analogie qui est sous-entendue et non explicitement examinée, puisque l'auteur ne retient à propos justement de BHL uniquement la formule de Bourdieu "de valeur indiscutablement discutable". D'où la grande tirade sur la vulgarisation qui va suivre pour masquer cette absence de légitimité et ses travers (comment quelqu'un de non reconnu par ses pairs dans le cadre de son activité peut être tenu médiatiquement pour capable).
C'est ce que signifie le titre : "Du journalisme après Bourdieu". Bourdieu passe et trépasse. Et le journalisme ? Ah bien, il continue dans ses petitesses et ses grandeurs. Il ne vient pas à l'idée de l'auteur qu'il puisse y avoir un après du journalisme entendu au sens radical : 1) une fin de l'emprise du journalisme au sens de Bourdieu, en tant que cadre de compréhension qui absolutise ses valeurs et ses présupposés. L'opposition entre le journalisme en tant qu'activité et le journalisme en tant qu'idéologie. Et même, soyons fous : 2) une fin du journalisme, à la fois en tant qu'activité issue de la division du travail et idéologie, c'est à dire la disparition de la classe des médiateurs salariés. Après tout, cela ne fait que Trente têtes.
Alors que le problème est en partie vu et formulé :
"[...] ce que Bourdieu met en pratique avec Liber Editions. Posséder ses moyens de production, c'est à dire pouvoir se passer de l'aide de ces intermédiaires parasites que sont les journalistes. Cela va-t-il rendre la pensée de notre sociologue plus intelligible ? Que non pas, mais ce n'est pas le but. Bourdieu préconise au contraire une solution simple : mieux éduquer le peuple pour qu'il soit en mesure de comprendre Pierre Bourdieu." (p. 66)
Cette idée de posséder les moyens de production transpire le marxisme, c'est donc quelque chose de très mauvais, une aberration . C'est pourquoi, aucune industrie n'y a recours, et qu'aucun groupe industriel ne songe à investir dans les médias pour contrôler la diffusion de ses informations et offrir des tribunes aux décideurs. C'est comme pour le Web. Plutôt que de monter un site, mieux vaut surfer sur le site de TF1 ou plutôt de la cinquième, c'est la chaîne du savoir c'est marqué dessus.
Ensuite l'auteur s'amuse de la contradiction flagrante que constitue à ses yeux l'ouvrage Sur la télévision, qui est un produit médiatique, en contradiction donc avec la revendication de scientificité et d'autonomie, qui lui donne pourtant sa valeur symbolique et donc son autorité. Du moins il confond les deux, puisqu'il passe de "qu'est-ce d'autre qu'une oeuvre de vulgarisation réussie ?" à "L'audimat, c'est les autres".
Il ne veut pas reconnaître la tactique utilisée. Il s'agit bien d'une oeuvre de vulgarisation (ce qui est dit) qui ne prend sens et tire sa valeur qu'en fonction des oeuvres précédentes auxquelles elles se réfère. Elle s'inscrit dans le cadre d'une recherche qui est tue médiatiquement, parce qu'elle affronte et décrit des rapports de force néfastes pour les dominants, (dont l'auteur est un salarié). Il faut donc utiliser les règles du jeu avec un moyen adéquat ; ce qui suppose une dénégation rhétorique. Pour qu'une ruse fonctionne, on n'en informe pas l'adversaire.
Ne pouvant le dire, reste uniquement la caricature bien démagogique : et les gars vous avez vu Bourdieu, il veut qu'on devienne tous Bourdieu, il veut tous nous envoyer en camp de rééducation pour qu'on apprenne par coeur La misère du monde. C'est le second problème : celui du public.