# Enquête : Sous la presse
(du logos des médias ; cours de média-logique)
[le choix du journal est là, entre autre, pour l’apparence de sérieux conventionnel]
Par Lirresponsable
La « règle » journalistique, semblant de mantra (dans sa fonction répétitive) de tout membre de l’Ordre, fait apparaître, à force d’exaltations intempestives (dont, là encore, la fonction est d’assurer une neutralisation de la critique) sa véritable nature :
« Il faut vérifier et recouper l’information ! »
Quelle sagesse ! (notons en passant que cet impératif est aussi celui de tout enquêteur civil ; d’où certaines identifications désagréables...)
Qu’est-ce que vérifier ? Eh bien, pour établir la vérité de (c’est à dire démontrer mais on ne fait pas dans le théorique ), on se propose de constater « l’état de fait » qui confirmera ou non ce qui est dit dans l’énoncé ; il s’agit de la vérité correspondance mais en un sens dévié. Prenons un exemple :
« Dans un bourg de Sibérie occidentale, un enfant de dix ans a été dévoré à la sortie de l’école par des chiens errants abandonnés par leurs maîtres sans argent pour les nourrir. »
(Le Monde du 18/05/99 N°16891, p.34)
- De la crédibilité d’une information
D’où provient l’information ? D’un correspondant, d’une dépêche d’une agence de presse, d’un article de presse ? Ceci n’est pas précisé mais cette brève ne démontre absolument rien. Il est vrai qu’avec une parenthèse type « (AFP) », « (Reuters) », « (corresp.) » ou mieux : « (AFP, Reuters.) », puis avec les précautions d’usage (« selon l’hebdomadaire Novossibirsk ») et quelques noms elle gagne en crédibilité (et souvent en taille). Modifions là :
« Dans la banlieue de Ormsk (Sibérie occidentale), des policiers ont découvert le cadavre d’un enfant dévoré par des chiens. Du moins c’est ce qu’ils croyaient ayant trouvé le corps en train d’être dévoré par quelques chiens errants. En interrogeant le voisinage, les policiers ont pu établir avec certitude que l’un des chiens appartenait à Mickael Gournovsky, qui s’en était séparé quelques jours avant le drame. Or, après l’examen post-mortem, le légiste a constaté que les marques (causes du décès) ne correspondaient pas aux mâchoires des animaux ; etc. etc. (AFP) »
On voit que l’on peut écrire à peu près n’importe quoi (c’est pourquoi la littérature existe) mais surtout que la relation de confiance porte sur le média et non sur le récit. Vu que tout le monde ne peut pas aller effectivement en Sibérie occidentale enquêter sur la mort tragique de cet enfant, mieux vaut lire le journal ; du moins c’est l’argument (commercial, mais il est bien question de division du travail !) principal du médiateur (en plus il fait froid là bas, et la maffia...). D’ailleurs pourra t’on établir la vérité sur cette affaire, si elle a bien eu lieu ? Et puis, à la limite l’intérêt est il réel ?
Pourtant le médiateur a une prétention à la vérité et non au récit fictif (sauf à la saison des prix). Il n’est pas un écrivain tout subjectif (c'est pourquoi aussi, le rôle de témoin n'est pas prisé). Qu’est-ce qui nous garantit sa véracité ? Eh bien sa vraisemblance ! Est crédible non pas ce qui est vrai ou probable mais ce qui peut être cru par un lecteur. Car enfin, des chiens errants qui se jettent à la gorge d’enfants de dix ans à la sortie de l’école, même en Sibérie (occidentale)... D’accord les vilains cosaques s’amusaient à jeter des bébés dans des fosses où se tenait un loup affamé. Mais moi qui suis suspicieux, je crois plutôt qu’il s’agit là d’une réhabilitation du régime soviétique le plus pur : du temps de Staline, les écoles étaient sûres et les enfants ne craignaient rien alors que maintenant...
- Des sources
En général, cela se passe ainsi : il va voir M. X (un officiel) et lui pose des questions. M.X dit des choses ou non ; ce qui est retranscrit par « M.X déclare que... ». Bien évidemment, M.X ne ment jamais vu que c’est un officiel.
Dès fois il va voir M.Y (un autre officiel, il y en a beaucoup) et lui pose des questions. M.Y dit des choses mais à condition que son nom ne soit mentionné ; ce qui est retranscrit par : « Dans le milieu des sources officielles... » ou « Certains déclarent officieusement... ». Bien évidemment, M.Y ne ment jamais vu que c’est un officiel qui a peur pour sa sécurité car il dit la vérité. La preuve, il ne veut pas que son nom figure dans l’article.
D’autres fois il va voir M.Z (qui est vachement bien informé et qui a plein de documents) et ils papotent, ce qui est retranscrit par : « Selon nos sources... ». Bien évidemment, M.Z ne ment jamais vu qu’il a en face de lui quelqu’un qui cherche la vérité ; il aurait trop peur sinon.
- Du recoupement
Mais le médiateur est malin, il ne gobe pas tout ce qu’on lui raconte. Il n’accepte de publier une information que quand plusieurs sources la confirment. Si toutes les sources sont unanimes, no problemo ! Si M. Y contredit la version de M. X : no problemo ! (cf. la formule) Si M. Z contredit les versions de X et Y, il faut faire attention. On doit opposer avec précaution les versions de manière purement factuelle : « M.X déclare A mais selon nos sources, il se pourrait que peut-être A ne soit pas totalement vrai bien que d’un autre côté M. X soit fort estimable ». De toute façon qui a les moyens de vérifier hors du monopole de l’Information ?
Si l’affaire se gâte, par exemple M.X est très fâché et veut faire un procès, il faut trouver des preuves.
Si les preuves manquent, on publie un rectificatif et on invite M. X (avec pleine page dans le journal). Si M.X veut quand même aller au procès, on dit que les phrases incriminées étaient au conditionnel et que la liberté de la presse est quelque chose de sacré. Si M. X persiste et gagne le procès en diffamation, on paie (pas avant). C’est pas grave, reste le droit à l’erreur (et on fait un métier difficile).
Le mieux est quand M.Y veut nuire à M.X car on aura des preuves. Ce qui permet d’éviter le procès (car M.X a très peur de la publicité) et d’avoir un levier en réserve au cas où. Si M.X va jusqu’au bout (par exemple M.Y a d’autres preuves en réserve), on sort l’affaire du siècle . On peut parler alors de « quatrième pouvoir » et louer le « journalisme d’investigation » entre deux remises de prix et quelques cocktails.
Ah oui, dernière chose. Si des vilains critiquent ce boulot formidable, il faut dire qu’il s’agit d’une mode et même de commerce : le discours anti-Presse (surtout s’ils insistent lourdement sur les connivences économiques). Il faut ajouter qu’ils ne connaissent rien à la rigueur et la déontologie du métier quand ils insistent sur la naïveté épistémologique (l'état de fait est déjà une mise en forme = information).
A vous les studios.