# Débat : Censure prise
(le retour)
Par Lelibérateur
Dans les marronniers estivaux, quelques uns méritent d'être signalés. Comme par exemple cette tribune du 21/07/00. Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage, disait l'autre...Bon cela ne fait que la deuxième ou troisième fois, cher lecteur, alors si tu as fini ton match de beach-volley, accroche-toi c'est parti !
Le réseau est un espace de liberté, il ne doit pas devenir un lieu d'expression pour les idées racistes et xénophobes. Non à l'Internet de la haine
Par MARC KNOBEL
Marc Knobel est attaché de recherches au Centre Simon-Wiesenthal et membre du comité directeur de la Licra.
Sur le grand portail américain Yahoo.com Auctions sont vendus des centaines d'objets nazis proposés par des «collectionneurs». Ces objets sont photographiés, mis en évidence par des qualificatifs racoleurs et des points d'exclamation: tee-shirts et tapis de souris à l'effigie de la SS, décorations militaires et croix gammées, drapeaux nazis, armes de la Wehrmacht, photographies de nazis. Bref, un univers nauséeux qui est hébergé par l'un des géants de la Net économie. Constatant que des objets et reliques nazis, néo-nazis et klanistes étaient accessibles depuis le territoire français, la Licra et l'UEJF ont assigné en justice la société Yahoo ! Le 22 mai, le juge du tribunal de grande instance de Paris a ordonné à Yahoo! de prendre toutes les mesures techniques de nature à «rendre impossible» toute consultation sur Yahoo.com du service de ventes aux enchères d'objets nazis et de tout autre site ou service qui «constituent une apologie du nazisme ou une contestation des crimes nazis.» Le 24 juillet au plus tard, Yahoo! Inc devra soumettre au juges les mesures qu'elle compte prendre pour mettre un terme «au dommage et au trouble subis par les requérants, et pour prévenir tout nouveau trouble».
Résumé correct de l'action qui va devoir servir à régler quelques comptes, sinon l'article s'arrêterait à cette mise au point. Première conséquence directe, le combat mené est relativisé puisque l'article va devoir puiser et user de toute une série de procédés rhétoriques (amalgame, confusion, mode interro-négatif, etc.) afin d'établir non pas que la société Yahoo est coupable aux yeux de la Justice Française, mais qu'en France, on aurait tort de ne pas approuver la démarche de régulation du Net.
Une première question s'impose : pourquoi Marc Knobel, attaché de recherches au Centre Simon-Wiesenthal et membre du comité directeur de la Licra, ne répond-il pas directement au PDG de Yahoo, mais préfère à travers sa tribune dans la presse Française changer de sujet ? La réponse ne tarde pas :
Depuis que le juge français a ordonné à la toute puissante société Yahoo! de suspendre cette connexion en France, une petite clique d'internautes tonne, éructe et parle de censure.
Où ? L. Joffrin du nouvel observateur ? Ah non, qui alors ? Ah, l'univers nauséeux et infâme où grouille l'infecte race corruptrice du Net...Ils éructent plein de bave et de bile, la haine dans leurs yeux injectés de sang (de nouveau-nés sacrifiés), croupissant dans l'immondice bourbier de leurs cerveaux malades, vivant dans l'ombre d'un cloaque malfaisant et craignant plus que tout la lumière de la vérité, et le juste réveil des chevaliers blancs ; etc., etc. Il manque cependant une formule sur la clique haineuse agent de l'étranger payée par la toute puissante société Yahoo !...
Mais pourquoi s'énerver et puiser dans la rhétorique extrémiste passée ? Quels sont les enjeux qui expliquent cette tribune et son ton ?
Premier point indiscutable: il s'agit de censure, à moins de ne pas s'entendre sur la définition. Censurer : 1. (vieilli) Critiquer, blâmer. 2. (1656) condamner une opinion, un texte. 3. Interdire en partie ou en totalité une publication.
Dans le cas de l'affaire Yahoo !, on interdit l'accès à un site, et même on veut rendre techniquement impossible l'accès (pour les citoyens Français). C'est à dire que le fournisseur de services doit jouer le rôle de censeur et discriminer : par exemple votre IP vous localise en France, il vous est donc interdit de consulter ce service. Un problème pratique soulevé dans l'application de cette décision est bien entendu le lien fragile entre l'IP de la machine et la nationalité de l'internaute (étranger surfant en France, français expatrié, surf anonyme, etc.). Une solution assez simple serait un formulaire de déclaration sur l'honneur sur la page d'accueil du service. Mais là n'est pas aujourd'hui l'important du débat. Ainsi on peut relever que la tribune de l'auteur ne répond en rien aux critiques du principal intéressé et préfère lancer de longs sermons. Pourquoi ?
D'autre part, il y a bien une critique et une condamnation des pratiques de Yahoo !, ce sans quoi on ne comprendrait pas ce qui motive la volonté de censure et l'interdiction. C'est bien parce que moralement et légalement, l'activité de la société Yahoo ! est condamnable qu'elle est condamnée.
Pourquoi ne pas dire simplement : nous demandons que l'activité de vente d'objets nazis soit interdite car elle est choquante moralement, à cause des victimes du nazisme. Ce commerce est douloureux et dangereux car il banalise à travers des objets une idéologie meurtrière, et même en fait la promotion, ce qui est bien interdit par la loi ? Quel besoin d'aller au delà ? Et s'il s'agit véritablement d'une petite clique (un petit petit nombre abjecte ou pas estimable), qu'importe que ces quelques individus misérables parlent de censure ? Et même, la justesse du combat ne doit-elle pas revendiquer la censure ? Bref, que faut-il pour justifier une tribune et dénier l'évidence de la censure ? A moins que cela ne soit pas une clique mais un puissant lobby qui a mené une vigoureuse campagne de presse pro-Yahoo en France ? Dans ce cas des références précises seraient les bienvenues.
Assez curieusement, les mêmes ne s'étendent guère sur ce qu'ils lisent, vendent ou transportent. Comme si peu leur importait que le nazisme soit une barbarie ! Peu leur importe que des dizaines de millions d'hommes, de femmes et d'enfants aient été tués au nom d'idéologies monstrueuses, dans des brasiers immenses ou dans les dédales des usines de la mort! Peu leur importe que le racisme ait été la cause d'innombrables malheurs et souffrances! Les «libertaires» reviennent à la charge, tant ils veulent créer un net illusoire, un tout à l'égout multiforme et glauque.
Ah "les mêmes". Mais qui sont-ils à la fin ? On ne le sait pas et notre connaissance ne va pas s'améliorer puisqu'eux-mêmes (les mêmes, hein) sont très discrets sur ce qu'ils lisent, vendent, transportent. Discrétion, dissimulation, obscurité, signes patents d'une culpabilité monstrueuse, d'un immonde trafic dans l'ombre inavouable des contrebandes les plus malsaines.
En plus, ils (les mêmes) se moquent de tout : les morts de la seconde guerre mondiale, les victimes du nazisme. Ils sont sans foi, ni loi. Des enfants gazés, des familles déportées, des gens exterminés, ils ne s'en émeuvent pas. Mais qui sont ces monstres innommables, enfin ! Les..."libertaires" ?
Les guillemets sont pratiques en ceci qu'elles autorisent la création d'entités fictives à foison, et donc d'anticiper les critiques ou les objections. Par exemple : (1) mais les libertaires ne sont pas des nazis ! (2) Oui mais attention, j'ai dit "libertaire" et non libertaire. De plus elles établissent une symétrie avec les "collectionneurs" plus haut.
Ce qu'il faut donc comprendre, avec ces guillemets, c'est que "les mêmes" sont des pseudo-libertaires. De même que l'amateur d'objets nazis n'avoue pas ouvertement être nazi et se présente donc comme "collectionneur". La référence implicite est le faux-monnayeur, qui, avant que la loi interdise la possession de fausse monnaie (même à titre de collection), pouvait plaider une passion pour la fausse monnaie, à titre de collectionneur., lorsqu'il était pris sur le fait.
De même ceux qui se présentent comme libertaires n'en sont pas, et sont donc des nazis ! CQFD. On retrouve ici l'argument massue et le paralogisme commun. Ce qui est pratique avec les catégorisations à tiroirs, c'est qu'elles autorisent les flous sémantiques les plus tarabiscotés et donc de l'implicite symbolique. Si les faux-libertaires sont des néo-nazis qui se cachent, pourquoi ne pas le dire ?
On comprend bien l'hypocrisie du faux collectionneur : c'est bien parce que l'objet est nazi, qu'il lui plaît, parce qu'il estime le nazisme, et non pour des considérations esthétiques (beauté du motif). C'est pourquoi, les objets d'époques ont plus de valeur (et des certificats). Mais les "libertaires" ?
Problème, pour l'économie du discours. Ce dernier butte sur une difficulté logique. Si les libertaires usent d'un masque, ils sont une fausse catégorie. En effet, dire que les néo-nazis s'opposent à l'interdiction du nazisme (diffusion ou commerce d'objets) ne présente pas un intérêt significatif. Solution : inventer une autre catégorie. Ce qui autorise une grande liberté dans l'attribution de projets, puisque finalement, on l'aura compris, "les libertaires" n'existent pas.
Du moins, ils n'existent qu'en tant que fiction entre guillemets, à laquelle on peut avec grande latitude prêter les orientations les plus diverses, de préférence celles qui serviront notre discours, et surtout pas commencer à apporter un début de définition conceptuelle (à travers des écrits par exemple). On peut également leur prêter une absence totale de morale et de sentiment devant les souffrances d'autrui (acte purement gratuit de diffamation).
Donc, il y a un groupe qui se présente comme "libertaire", mais ne soyons pas dupes, moi qui suis au courant, puisque j'utilise les guillemets, je vais vous faire voir la vérité.
Dans l'Internet qu'ils veulent créer, l'on pourra tout dire, tout faire, tout vendre, sans limite aucune, sans contrainte aucune. Sur les étals de la World Company, seront vendues des voitures et les machettes qui ont tué des Rwandais; des fleurs et des crânes des victimes du régime de Pol Pot; des tableaux et des boîtes de Zyklon B, le gaz qui a tué des enfants dans les chambres à gaz. Business is business !
Ah enfin des références sérieuses qui étayent les affirmations et les effets d'annonce. Alors je vous explique : les "libertaires" ont un projet pour l'Internet. La liberté d'expression ? L'échange gratuit ? Que nenni ! Ce projet c'est Business is business (sic). Là on se demande à juste titre si l'auteur de l'article parle enfin au PDG de Yahoo, ou du moins du PDG de Yahoo. Mais non. Les "mêmes" désignent ceux qui (en France) parlent de censure. Donc le projet des "libertaires", c'est l'anarcho-capitalisme. Une seule règle : le commerce. Et c'est sérieux, la preuve je fais référence aux Guignols de l'Info et à leur World Company.
Démarche assez pitoyable : censurant ce qu'est le projet libertaire, on peut lui attribuer, après les qualificatifs néo-nazis d'usage (médiatique), les réalisations en contradiction avec ce qui le caractérise : la marchandisation du Net. Il est vrai qu'à lire uniquement les éloges de la net-économie de la presse médiatique, on peut croire que le projet libertaire est uniquement le prête nom utilisé par les marchands malins qui ont compris les enjeux de l'économie du siècle. Mais pour dire cela, il faudrait remettre en question le support même dans lequel on s'exprime, et donc affronter les promoteurs véritables de la marchandisation. Mieux vaut finalement attribuer ce que l'on condamne à d'autres, les "libertaires", ne pas questionner le traitement médiatique et les implications politiques des génocides au Cambodge et au Rwanda, et rappeler les grands principes... Il est bien évident cher lecteur, que ce sont les "libertaires" du Net qui ont armé les génocidaires du Rwanda.
Et, dans ce tout à l'égout, des internautes profiteront de notre permissivité, de notre lâcheté ou de notre complaisance, et cracheront ainsi leur haine contre telle ou telle minorité.
La liberté d'expression est une mauvaise chose, un "tout à l'égout". La preuve "des internautes" en profiteront, en abuseront. Idéologie réactionnaire de la censure dans toute sa "splendeur". Etre permissif, c'est être lâche et complaisant, car finalement derrière cette pseudo-liberté (la permission), c'est non seulement la porte ouverte à tous les abus, mais aussi à son fondement, notre incapacité à se montrer sévère. Il faut donc censurer. CQFD. J'm'en vais vous dresser moi !
Il faudra pourtant un jour que l'on nous explique (avec des mots compréhensibles pour les sales gamins immatures et rétifs que nous sommes) en quoi la censure est oeuvre de liberté. Toujours ce symptôme dans le discours du pouvoir : vive la liberté mais je vais vous dire ce que vous avez le droit de lire, pour vous protéger mon enfant. Pourtant il semble que la connaissance (et donc l'accès) soit nécessaire à l'élaboration d'individus libres et autonomes. Sinon on a de grands enfants à qui l'on raconte des histoires (thèse classique du pouvoir).
Est-ce parce que Marc Knobel surfe sur un site raciste qu'il devient raciste ou qu'il est raciste ? Non évidemment. Il a des convictions nourries par des lectures et une réflexion élaborée. Le racisme est une fausse doctrine et une théorie fausse, qui plus est meurtrière en puissance et en opposition avec les droits naturels et les principes de la DUDH. L'indignation morale qu'elle soulève légitimement ne suffit pas à la réfuter sur un plan théorique. A moins de se contenter d'un discours para-religieux d'excommunication et d'hérésie ; ce qui satisfait pleinement les racistes qui peuvent alors endosser le rôle des victimes de la vérité.
De plus, il est utile de lire la "prose" de ses adversaires afin d'en démonter les mensonges et les falsifications (quand bien même on ne discute pas avec mais contre). Que vaut un savoir imposé sans examen critique, c'est à dire qui passe nécessairement par des discours opposés, avec pour seule garantie d'être validé par le pouvoir ? Il y a là un choix véritable à la fois politique et théorique.
Le choix de Marc Knobel est clair : la censure. Ce qui suppose qu'il juge les internautes incapables d'accomplir sa démarche, et préférable dans un souci de protection, y compris malgré eux, d'interdire à ces derniers ce que lui-même pratique. C'est un choix discutable, et surtout en contradiction avec les principes qu'il pose et prétend défendre.
A moins, et c'est souvent l'autre pan du discours conservateur, de parler de pornographie et de protection des mineurs. Mais ici, nous parlons d'adultes responsables. Ce qui ne signifie pas l'impunité et un boulevard accordé aux hordes haineuses. Liberté d'expression a priori dont on doit répondre des abus devant la loi. Mais la liberté n'est pas en elle-même un abus.
A une soixantaine d'années du plus grand conflit que l'humanité ait connu et à quelques années d'autres génocides, massacres et ethnocides, il nous faut alors rappeler les grands principes. Les grands principes - comme je les nomme - fixent les limites entre le fait que toute personne a droit à la liberté d'expression et les devoirs qu'ils comportent. La liberté de parole est un droit constitutionnel dans de nombreux pays européens. Néanmoins, les instances juridiques les plus élevées de ces pays ont estimé que les dispositions interdisant l'incitation à la haine raciale et la diffusion d'idées racistes constituent des restrictions raisonnables et nécessaires au droit à la liberté de parole.
Aussi, pour faire la distinction entre ce qui doit être autorisé et ce qui peut être interdit sur l'Internet, il convient également de tenir compte des dispositions permanentes de la Déclaration universelle des droits de l'homme ainsi que celles du pacte international relatif aux droits civils et politiques et de la convention internationale sur l'élimination de toutes les formes de discrimination raciale, en particulier son article 4. Le pacte international relatif aux droits civils et politiques, adopté par l'Assemblée générale des Nations unies précise que la liberté d'expression comprend «la liberté de rechercher, de recevoir et de répandre des informations et des idées de toute espèce sans considération de frontière». Mais l'exercice des libertés comporte également des devoirs et responsabilités. Il peut en conséquence être soumis à certaines restrictions qui doivent être expressément fixées par la loi et qui sont nécessaires au respect des droits et de la réputation d'autrui. L'article 20 du pacte international ajoute les limitations suivantes: «Toute propagande en faveur de la guerre (guerre d'agression) est interdite par la loi. Tout appel à la haine nationale, raciale ou religieuse qui constitue une incitation à la discrimination, à l'hostilité ou à la violence est interdit par la loi.» La diffusion d'idées fondées sur la supériorité raciale ou les activités de propagande organisée qui incitent à la discrimination raciale et qui l'encouragent sont donc contraires à l'un des buts des Nations unies.
Longue tirade qui démontre que les Nations Unies condamnent par des textes la propagande de guerre et la haine raciale. Le problème de la propagande de guerre est qu'elle est efficace dans les mains de l'Etat et non dans celles de quelques particuliers qui maintiennent un site web. Par exemple, le rôle de radio 1000 collines au Rwanda. Pensons également à la diabolisation du dirigeant irakien par les médias occidentaux.
Mais non suis-je bête ! C'est la clique de "libertaires", qui se fout de la DUDH, qui a appelé au génocide du Cambodge, à l'invasion du Tibet par la Chine, à l'invasion du Koweït, à la guerre du Golf, aux massacres des Tutsis et des Hutus, aux bombardements de la Yougoslavie, aux massacres de Tchétchènes, l'occupation du Timor Oriental, etc.
Une autre disposition peut être citée. La convention internationale sur l'élimination de toutes les formes de discrimination raciale a fait l'objet d'une adhésion ou d'une ratification de la part de 148 Etats et est le principal instrument juridique international visant à lutter contre la haine et la discrimination raciales. Aux termes de l'article 4 de la convention, les Etats parties s'engagent à adopter immédiatement des mesures positives destinées à éliminer toute incitation à la discrimination, ou tous actes de discrimination (raciale). A cette fin, ils s'engagent à déclarer délits punissables «par la loi toute diffusion d'idées fondées sur la supériorité ou la haine raciale, toute incitation à la discrimination raciale, ainsi que tous actes de violence...» et à déclarer «illégales et à interdire les organisations ainsi que les activités de propagande organisée et tout autre type d'activité de propagande qui incitent à la discrimination raciale».
Les dispositions et les bonnes intentions ne manquent pas. La violation des textes est le fait d'Etat membres de l'ONU. Se servir des pieuses déclarations de Puissances qui offrent chaque jour le spectacle de leur rivalité et l'entente minimale sur le commerce, pour culpabiliser les promoteurs de la liberté d'expression sur Internet, coupables des pires crimes, est un renversement rhétorique calamiteux. Manque le couplet sur les Etats-Unis, il arrive. Mais avant, une dernière contorsion.
Il semble que tout individu peut avoir une «opinion» sur tel ou tel groupe ou ethnie, ou sur la «suprématie» d'un groupe sur un autre, mais, dès l'instant où cette opinion est diffusée publiquement, elle devient un acte et un comportement. Ce comportement est alors contraire, au même titre qu'un acte de discrimination raciale, à la législation tant nationale qu'internationale qui prescrit les peines applicables. Telle est la position adoptée par la plupart des Etats parties.
Une bonne distinction spécieuse : l'opinion privée et l'opinion publique. Avec la base théorique de l'énoncé performatif : dire c'est faire. Alors, il semble que, mais on est pas sûr, tout individu peut avoir une opinion. Revoilà les guillemets, qui signifient que pour l'auteur, il ne s'agit pas d'une opinion mais déjà d'un délit. Et même, il peut penser dans son intérieur : je suis dans le camps du bien et les autres sont mauvais. Qu'il le pense très fort, mais qu'il ne le dise pas. Il est bien évident qu'une telle opinion, puisqu'elle n'est pas verbalisée, ne débouche sur aucun comportement. Pourquoi ? Parce que l'on agit sans réfléchir, sûrement ; c'est à dire sans traduire dans son comportement ce que l'on pense. Donc à suivre le raisonnement : puisque le comportement est illégal et qu'il n'y a pas de délit d'opinion (quand elle reste privée), tout individu est voué soit à l'entente parfaite soit à la schizophrénie. Plus prosaïquement à l'hypocrisie sociale, c'est à dire à la discrimination économique. Ainsi on refoule plus certains Français à l'entrée des boîtes de nuits que d'aristocrates étrangers à l'entrée de casinos.
Le cas des Etats-Unis est unique en son genre en raison du premier amendement qui garantit une liberté de parole pratiquement absolue. Aux Etats-Unis, la diffusion de propos racistes et antisémites sur l'Internet est protégée par cet amendement. En conséquence, des documents considérés comme illégaux dans la plupart des autres démocraties à l'extérieur des Etats-Unis, y compris des textes racistes et diffamatoires, seront diffusés sur l'Internet (via les Etats-Unis) et peuvent donc être accessibles à tout un chacun dans le monde entier quelles que soient les lois et sensibilités en vigueur ailleurs.
Voilà enfin les Etats-Unis et le premier amendement qui manquaient à la litanie. Un internaute Français peut avoir accès à un site klaniste basé aux Etats-Unis. Et c'est très grave. Comme expliqué précédemment, à la simple lecture en anglais, il devient automatiquement raciste. C'est un fait prouvé. Que faire alors ? Imposer un contrôle sur les FAI ? Interdire la consultation du e-commerce puisque ces "libertaires" contribuent à la marchandisation de tout ? Mais attention, ce n'est pas de la censure ?
Sommes-nous alors des censeurs, nous qui nous battons pour que le Net soit régulé de ces scories ? Sommes-nous liberticides, nous qui considérons que le racisme n'est pas une opinion, mais une tare, une tâche indélébile ? Sommes-nous dangereux, nous qui rêvons d'un Net et d'un monde débarrassé de ces marchands de haine ?
Et on termine par de la belle rhétorique : la suite de questions. Le choix du vocabulaire est intéressant. Face au tout à l’égout (et les couleurs ; cf. plus haut), il faut entendre le discours des éboueurs du net qui vont le débarrasser de ces scories (déchets). On comprend bien : pas des marchands, seulement des marchands de haine...Yahoo ! OK, mais sans objets nazis et machettes rwandaises. Il ne s'agit pas de censure mais de régulation. Et nous aussi nous rêvons. Vous n'avez pas le monopole du rêve et de l'utopie messieurs les "libertaires" !
Voilà enfin la teneur véritable du discours : la régulation, c'est à dire (avec un mot qui fâche) la censure. Il faut donc, à l'avenir, légiférer sur la liberté d'expression. Le motif ? Bein c'est toujours le même : les sites racistes. Pourtant la Licra et l'UEJF font déjà un travail remarquable d'épuration du Net, comme en témoigne le nombre de procédures dont elles sont à l'origine. Mais il leur faut un espace plus vaste, en accord avec leur terminologie (internationale). Sus aux ricains !
La solution qui se profile est donc un contrôle généralisé du Net avec fichage individuelle (déjà bien en marche) ; ce qui en passant est également l'objectif des (anarcho)-capitalistes qui ne demandent pas mieux qu'un ciblage précis des e-consommateurs. C'est le commerce.
Sommes-nous dangereux, nous qui nous appuyons sur les conventions, chartes et traités internationaux, dûment signés et acceptés par tant de pays et de peuples? Est-ce nous qui sommes dangereux ou les autres? Ceux qui banalisent le nazisme sur le Net? Ceux qui vendent les armes de la barbarie comme on vendrait des chaussettes? Ceux qui tolèrent les sites, pages et écrits klanistes, néonazis et fascistes? Ceux qui se taisent lorsque ces pages attisent la haine, discriminent, poussent au meurtre? Ceux qui, in fine, foulent au pied les plus élémentaires des droits: les droits de l'homme ?
Prenons note : la tolérance c'est accepter ceux qui pensent comme moi. Au delà du renversement rhétorique, il est une fois de plus pénible de rappeler (mais ce n'est peut être pas inutile pour se passer des guillemets) que l'on peut être contre la régulation des contenus par une loi spécifique, et notamment pour éclairer l'actualité du contexte, contre la nouvelle loi sur la communication, sans pour autant être un néo-nazi, ou même un partisan de la liberté d'expression à l'américaine (tolérer l'intolérable). Les droits de l'homme, parlons-en. L'article 11 nous convient parfaitement : pas de suspicion et de contrôle a priori. Et pas d'impunité non plus dans les délires racistes condamnés par la loi ; impunité, rappelons-le encore une fois, qui n'existe pas en France.
Oui, les liberticides (promoteurs de la censure) sont dangereux en ceci qu'ils contribuent au mouvement de régulation, présent dans la plupart des Etats, c'est à dire la disparition programmée de la liberté d'expression (législation qui criminalise a priori et censure par les prestataires techniques), et accélèrent la marchandisation qu'ils prétendent par ailleurs condamner, par la mise en place de mesures (fichage, identification, certificat) aux problèmes qu'ils soulèvent. Toujours avec le même prétexte. C'est un peu gros et surtout lassant.
Nous avons plus à craindre des mesures coercitives des Etats, appuyées par le moralisme de ligues et soutenues par les marchands réjouis, que de quelques pauvres tarés qui crachent leur haine dans leur coin.
Source : http://www.liberation.fr/quotidien/debats/juillet00/20000721a.html