# débat : Offre gratuite, le doux commerce

(Variation enfantine )


Par Lebambin

 

L’argument est connu : la gratuité d’un produit tuerait la production. Pourquoi ? Et quels produits ? Il est bien évident, dans une logique de profits (capitaliste donc, mais nous ne voulons effrayer personne) que le principe de Lavoisier s’applique ; (et on sait comment son inventeur a fini).

« Mais triple buse d’utopiste qui ne connaît rien à la vraie vie du vrai Monde des Affaires ™ (qui est le seul monde), si la boîte, elle ne fait pas de bénéfices, si tout le monde a le produit sans le payer et bien, elle coule, la boîte, hein, et c’est chômage, famine, désolation ! ». Certes mon ami libéral de base. Et personne n’a d’ailleurs jamais dit le contraire, sauf dans la nouvelle économie, avant de faire faillite (ou de partir avec le cash). Par contre la gratuité est-elle un fléau ou source de fléaux ?

 

Le dumping

 

La vieille technique du dumping a de beaux jours devant elle. Vendre moins cher que le coût de fabrication. Doux commerce. Et même, attention ami libéral de base, vendre gratuitement (sic), donner. Mais attention, la gratuité n’a qu’un temps dans le dumping. Une fois que le marché a été inondé, que le produit est devenu un standard de fait et que les éventuels concurrents ont été asphyxiés, le monopole est réalisé, et comme chacun sait, on est alors bien placé pour discuter le prix et la qualité du produit en tant que consommateur.

Mais cette technique est illégale, donc personne ne l’applique bien sûr. Et puis théoriquement, le monopole c’est le mal, voyons, puisqu’il n’y a alors plus de saine concurrence ™. C’est pourquoi, entre autre, les sociétés commerciales, soucieuses de la légalité, font aujourd’hui du gratuit ™ un argument de vente. Rien que de très normal, après avoir récupéré et profité du masque libertaire, il fallait bien que le concept de gratuité soit détourné. Et chose curieuse, ces sociétés parlent aussi dans leur revue de communication interne : de seuil de financement, du dogme de la gratuité ™ et des méga-fusions. Mais personne ne les lit. Est-ce si nouveau ?

 

Conte cruel de la jeunesse

 

Quand j’étais petit, un gentil monsieur en imperméable venait à la sortie de l’école distribuer des albums de vignettes à collectionner. Il y en avait pour tous les goûts : foot, bien sûr, dessins animés, et même du pédagogique avec des vrais morceaux de culture dedans. L’enfant que j’étais alors, ivre de joie, brandissait fièrement l’objet inestimable devant ses géniteurs (j’avais du me battre pour l’avoir), eux déjà moins enthousiastes puisqu’ils devaient ensuite acheter les vignettes et régulièrement envoyer un chèque à l’éditeur sympa afin de compléter le joli album. Car, voyez-vous, malgré l’échange entre bambins, certaines vignettes étaient plus rares que d’autres. Allez savoir pourquoi.

 

Mais maintenant que je suis un vieux con, complètement dépassé par les nouvelles technologies, les choses ont changé. On ne donne plus d’album à la sortie des écoles, et puis il y a plein de pédophiles dans les rues. On vend des consoles de jeux. En général du prix de deux ou trois jeux en cartouche. Moins cher parfois, quand il n’y a qu’un monstre par cartouche.

 

Sur Internet, d’après ce que m’en a dit Daniel Schneidermann qui s’y connaît, il y a des fournisseurs et des hébergeurs gratuits. D’ailleurs ils offrent des kits de connexions dans les magasins. Ils font ça uniquement pour le bonheur des gens. En plus, ceux qui ont vraiment le coeur sur la main, ils vous paient vos communications (car ça coûte quand même, faut pas croire), et même pour surfer aussi. C’est super, on peut tout télécharger gratuitement aussi. Et en retour ?

 

Quand j’étais petit et que j’hésitais devant des bombecs (lequel choisir ?), la boulangère sympa me proposait d’en goûter un pour voir lesquels j’allais acheter. Elle disait : t’es top mignon mon petit, allez, prends en un, celui que tu veux. C’est vrai que j’étais mignon, alors pour la remercier de sa gentillesse et de ses compliments, je venais toujours chez elle acheter mes bombecs. Et dès fois, elle m’en donnait à l’oeil. Faut dire que j’étais vraiment très mignon.

 

Il y avait aussi la fête foraine. C’était cool, et j’avais de la chance, car j’avais une affichette dans la boîte aux lettres, qui donnait le droit à tout un tas de réductions pour toutes les attractions. Et en plus, l’entrée de la fête, et bien elle était gratuite, comme au supermarché ! On rentrait comme ça, et hop ! Et avec la précieuse affichette, on cumulait les bonnes affaires. C’était incroyable, et d’ailleurs les jeunes de maintenant ne peuvent y croire. 30 % sur le train fantôme ! 25 % sur Super-dégueuli ! Il y a avait aussi des machines, où l’on devait guider une pince pour attraper des super-lots. Et des loteries classiques. Pour plus de proximité et de confort, on pouvait acheter sur place à boire et à manger, sans supplément... Mais revenons sur le lien entre gratuité et disparition du produit, car les recettes commerciales sur Internet sont vraiment trop novatrices pour nous.

 

Indépendant donc révolutionnaire ? Pas sûr...

 

La subversion du gratuit est telle aujourd’hui que certains producteurs salariés ou indépendants s’opposent à la gratuité. Ils parlent de droits d’auteur ™. Ainsi sur un forum, une brave webmestre e-crivaine tançait un malotru : « quand vous verrez toute votre Oeuvre ™ pillée par un autre [particulier], vous ferez moins le malin, alors allez-y, bossez gratuitement pour d’autres qui profiteront. Les droits d’auteur sont là pour protéger les créateurs, et le droit américain du copyright exclut l’auteur ™...Vive la France et garde-à-vous !... ». Avec tant de talent, elle doit sûrement écrire les discours du ministre de la communication sur les biens culturels à forte valeur virtuelle ajoutée.

C’est une vieille recette que de faire payer au prolétaire les outils avec lesquels on l’exploite (sa voiture, ou son micro, par exemple). Si en plus, on peut lui faire tenir un discours qui défend la propriété et les possédants, c’est encore mieux. Mais à le dire de cette façon, on va encore effrayer le lecteur et faire sourire les connaisseurs.

Il ne venait pas à l’esprit de cette bonne dame, qu’elle était déjà lésée, et que sa crainte d’être spoliée était justement au fondement de la réduction commerciale (tout est un produit commercial). En effet, c’est parce qu’elle est obligée pour vivre de tirer des revenus de son activité (créatrice), qu’elle en vient tout naturellement à défendre l’idée de droit, ce qui entretient le système. Comme si sa situation était le résultat de son choix, et commensurable avec celle l’industrie !

Confondre l’aliénation qu’est le salariat (être obligé de vivre de sa production pour d’autres afin de satisfaire ses besoins) avec le danger du gratuit (y compris pour les produits culturels ™), voilà la parade de l’industrie. Et elle trouvera toujours quelques faux indépendants pour crier avec elle. Car les logiciels libres, et le copyleft, qui menacent-ils ?

La chasse au Nazper ™ par exemple n’est pas seulement là pour récupérer l’argent dont le parasitage du trafic léserait les heureux possesseurs. D’ailleurs les producteurs et les distributeurs font plus de bruits que les compositeurs ou les musiciens ; sans doute en proportion du pourcentage des ventes. C’est un marché, bien sûr, et le chasseur de primes a aujourd’hui étudié le droit. Car le manque à gagner ™ est difficilement chiffrable, et ceux qui échangent des fichiers musicaux sont par ailleurs de gros consommateurs payants. Pourquoi une telle opposition dans ces conditions ?

Le danger perçu par l’industrie est celui du producteur indépendant. Et avec une certaine notoriété (liée en partie aux budgets promotion payés par l’industriel avant émancipation), la survie économique de l’indépendant est atteinte. Mais notre indépendant n’est toujours pas pour le gratuit. Comme le chantait Bernard, il y a longtemps : « depuis que les poètes maudits comptent leurs économies... ». Et ce n’est pas le seul danger.

 

Retirer le pain de la bouche du créateur ?

 

Internet permet justement une réponse adéquate aux monopoles de diffusion et de production. Et il est révolutionnaire en ceci qu’il rend possible dans un premier temps l’existence d’une schizophrénie active : un dédoublement non pathologique et même salvateur. C’est à dire continuer individuellement de subvenir à ses besoins (en tant que salarié ou travailleur indépendant dans son domaine d’activité professionnelle), et grâce au faible coût, se défaire de la nécessité d’accepter l’ordre marchand (par la lecture, l’écriture, l’échange, etc.). Il pose donc un problème politique.

Pour la première fois, (on ne le répétera jamais assez) des citoyens ont accès à l’expression publique, donc échappent à la censure médiatique, mais également à la censure économique et politique. Des citoyens, car une part croissante subit de plein fouet la censure économique dans toute sa violence. Le fameux fossé numérique ™ n'est alors qu'une conséquence. La placer comme objectif à combler sans expliciter le contexte social est donc particulièrement faux-cul.

Nous parlions de dumping plus haut. Le web indépendant, gratuit et sans publicité, est du dumping d’un point de vue commercial. Le webmestre ne facture rien au visiteur, ne lui vend rien. Il l'invite ! Et lors d'un repas entre amis, quand on reçoit, généralement, on ne présente pas l'addition à la fin, (sauf chez les rustres).

A ce propos, il y a aussi les fausses réunions, pour vendre des boîtes en plastique à domicile (vingt fois plus chères qu'ailleurs et celui qui organise a un lot), qui sont une parodie de vraie réunion entre amis. Sur Internet, ça donne l'achat groupé en tribu ™.

C’est pourquoi la liberté d’expression gêne, et que l’industrie, secondée par les professionnels de la politique, ne peut faire autrement que de s’opposer à l’existence d’une telle liberté. Malgré les inégalités de salaires et la frénésie consumériste qu’elle autorise vers le haut, elle n’a pu empêcher les logiciels libres. Car la débauche de biens de consommations est un moyen classique de ne pas contester l’ordre. Va-t-elle marcher pour les contenus ?

 

Défendre la gratuité ?

 

Pour éviter que l’industrie du contenu ne détruise la contribution gratuite, il existe plusieurs armes. Mais en aura-t-on besoin ? Sans parier nécessairement sur une force morale d’exception du webmestre indépendant, qui lui permettrait de résister aux sirènes au cas où, il semble que l’on puisse maintenir la gratuité. Et si, finalement, au risque de paraître stupide, la gratuité s’imposait d’elle-même ?

Tout d’abord, la saturation commerciale est telle que le contenu non commercial ne peut être qu’attractif (sauf cas d’aliénation vraiment incurable). Et un contenu indépendant avec de la publicité est déjà moins attractif, et crédible. Voilà qui limite la récupération. Rien ne remplace le plaisir de la gratuité, qui est une relation humaine rappelons le aussi, et qui est par nature invendable. On ne peut vendre par définition que du faux gratuit.

Ensuite, la pression commerciale interdit quasiment autre chose que de la promotion, puisqu’il s’agit d’écouler des marchandises. Et lire uniquement des catalogues lasse à force, tout comme limiter ses relations aux autres à la question : combien ? Les webmestres indépendants sont : par leur âge en dehors de la production (scolaires, étudiants, retraités), par conviction pour la gratuité (salariés schizophrènes, indépendants mercenaires), par leurs revenus au dessus de ces questions (milliardaires en dollars, comme nous).

Ce qui fait cher lecteur que l’industrie du contenu ne peut être que la dernière phase et l’ultime contradiction de la marchandisation ! De plus la télévision interactive ™, en tant qu'outil déjà largement présent, suffit largement pour l'usage industriel (la consommation), passé l'effet de mode Internet.

Il s’agit donc de défendre la liberté d’expression et promouvoir le libre, afin que cette évidence s’impose à tous et que la loi ne donne pas le monopole de l'expression aux marchands. La tactique de l'industrie est d'ailleurs assez limitée et brutale : calomnier (les pédo-nazis), dauber et décourager (indé pas pro, pas de lecteurs), censurer (on n'en parle pas), et l'intolérance (attaque juridique sous le moindre prétexte). Bref aux abois.

 

 


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