# Com-mission :

Vie publique et démagogie privée

 

Par Lacrimal

 

On dit que les ongles d'un cadavre continuent de pousser un certain temps. Et même, en Scandinavie, on prenait soin de les couper ; ceci à cause d'un motif mythologique qui voulait que les ongles des morts servent de navire, barré par Loki lors du Ragnarok ("Destin des puissances", à ne pas confondre, cher lecteur, avec le Götterdämerung wagnérien ; mais nous savons que tu le sais).

C'est pourquoi, nous allons encore une fois retarder la construction du Nagflar, en coupant - une fois de plus, mais c'est pour la bonne cause - les derniers soubresauts du journalisme de marché. Tout le monde a aujourd'hui un radio-réveil, donc personne ne s'abonne plus au Nouvel Obs', te dis-tu cher lecteur, quelque peu étonné que l'évidence ne s'impose à tous. Oui mais des journalistes (économiques...) continuent d'écrire ; et l'on vient de te rappeler le motif eschatologique (essaie de suivre un minimun quand même...).

Le titre donne tout de suite le ton et condense toutes les representations idéologiques qui sont ensuite développées dans l'article, dont le but est bien entendu la défense des propriétaires du titre :

 

Vie privée, démagogie publique

Procédé rhétorique fort commun : jouer sur un couple de contraire afin que l'opposition produise le laudatif du bon côté. Formalisons : (Privé ~ Public) ; vie (+) / démagogie (-). La Vie est du côté du privé , en référence à la "vie privée", et non, facétieux lecteur, pour désigner ce qui est privé de vie. Le privé-de-vie, le mort, c'est le public, qui est par nature malade : démagogique.

La vie publique, la politique à partir du moment où elle s'adresse au peuple, est flatterie, excitation sur le registre sentimental des masses. Pourquoi ? Faisons apparaître les présupposés : (1) la masse n'a pas de vie spirituelle ; (2) la rationalité et donc l'ultime sagesse sont le monopole des décideurs (acteurs privés) ; (3) la communauté politique, ou la société, est une fiction, i.e. il n'existe pas de bien commun et seul importe la réalisation privée, nécessairement individuelle.

On retrouve en (3) outre la Dame-de-fer (quatrième race), la réduction libérale qui n'est qu'auto-prophétie. Si la Vie est du registre exclusif du privé, c'est à dire ce qui est exclu du public (individu ~ communauté), la vie commune ne peut être qu'un simulacre (démagogie, ou totalitarisme). Il importe alors dans une visée politique de transferer l'ensemble des activités du côté privé. La gestion du bien public ne peut fonctionner qu'entre les mains d'un petit nombre d'individus, aussi bien économiquement que politiquement.

 

Faut-il désespérer définitivement de l’Assemblée nationale et de sa propension à la démagogie ? Avec «l’affaire» de la transparence des rémunérations dans les entreprises, la question ne peut plus être éludée. Les députés, quasi-unanimes, veulent obliger les dirigeants de sociétés à rendre publiques leurs salaires et stock-options.

Notons premièrement la "propension à". L'Assemblée nationale à cause de sa fonction et de sa nature (émanation du suffrage populaire), a naturellement (sic) des propension à elle. Elle trahit ses origines la bougresse, et charrie son hérédité, qui inclut la vilaine pathologie démagogique (la République est une gueuse). Il est vrai qu'on ne rencontre pas un tel travers dans les CA, dont la nature est très peu populaire. Faut-il pour autant désespérer définitivement ? Abolir la démocratie et privatiser ouvertement la République ? Non, puisque cette propension à la démagogie est modulable. Mieux vaut utiliser le terme pour jouer sur les affects et incarner Le politique responsable (celui dont les journaux font l'éloge).

D'autre part, il ne s'agit pas de transparence ™, valeur dont les grands groupes ont le privilège (avec des chartes ™ qualités). Il s'agit d'une "affaire ™ de". (Avec ces guillemets l'auteur se place objectivement du côté incriminé). Normal, les députés sont des corrompus, ne l'oublions pas. Ils rackettent les grands groupes gentils qui ne demandent pacifiquement que des monopoles de marchés publics. Euh non, le dire est démagogique, c'est pourquoi il faut le sous-entendre. Et puis si on commence à dire que des élus bradent le bien public en échange d'un enrichissement personnel, non seulement on est extrémiste (et c'est mal), mais en plus ce serait justifier le secret de la corruption ! Ce qui est embêtant car comment défendre ensuite l'idée qu'on le droit de garder pour soi le montant de ses revenus ?

Enfin, le ton péromptoire : "la question ne peut plus être éludée". Il y a en effet urgence puisque l'unanimité est atteinte. Il est temps de donner aux lecteurs le koilfotenpenser.

 

Et appliquer la même exigence aux dix salariés les mieux payés de chaque entreprise française. Bref, pour les riches, l’argent devrait sortir définitivement de la sphère privée.

Là nous sommes en pleine démagogie, absence de mesure. Attention, lecteur inattentif, non pas rendre au public les salaires (redistribuer ou nationaliser ; tu t'es vu quand t'as bu ?), mais rendre accessible l'information au public ! Il y a de quoi s'énerver en effet : on ne peut plus s'enrichir tranquille. Pour les dirigeants, on a le discours standard : capitaine d'industrie solitaire manageur en chef à grosses responsabilités plein de talents. Mais là c'est vraiment l'exagération soviétiforme stalinienne totalitaire : les "dix salariés les mieux payés". La bande des dix, car ce sont les mêmes qui palpent ? Evitons le rapprochement en utilisant les termes de l'adversaire (les riches), ce qui permet par la suite de disqualifier la démarche en l'identifiant comme pulsion (haine du riche). Notons la douleur du journaliste : "l'argent devrait sortir". Non l'information, qui devrait pourtant te plaire coco, toi qui pleures sans arrêt sur le manque de transparence et la multitudes des secrets (défense, instruction, etc.) qui pénalisent ton job. Toi qui loues la maturité des USA où les fortunes sont publiées.

C'est terrible (la révolution) : on sort définitivement de la sphère privée. C'est le retour du goulag.

 

C’est l’évidence même pour les mandataires sociaux. Pour cette catégorie du monde économique, faire la lumière sur ses revenus relève de l’exigence morale élémentaire. Les dirigeants de société et leurs administrateurs se distinguent en effet des autres membres de l’entreprises par le fait qu’il fixent eux-mêmes leurs rémunérations dans le secret absolu des réunions de conseils d’administration. Incontrôlés, certains deviennent par le fait incontrôlables dans leur soif de s’enrichir. Tous les abus sont possibles.

Tiens ce ne sont plus des représentants du peuple, mais les "mandataires sociaux". Bigre l'unanimité est totale, alors ? Pourquoi aller contre dans ces conditions ? D'autant que l'éthique du monde économique est morale... Et même élémentaire mon cher, car celui qui a de hauts revenus est d'une droiture morale et d'une intégrité hors du commun (c'est pourquoi il a réussi dans les affaires, signe de l'élection du juste dans les oeuvres terrestres, enfin !). Fiat lux ! dit le dirigeant au percepteur. Mais, bien sûr, pour rester dans le registre, il y a des brebis galeuses. La tentation du péché (avarice), personne n'est à l'abri. Pas de démagogie surtout.

 

Et, au final, seul le juge peut s’ériger en censeur des fortunes trop vite faites. Il dispose pour cela d’une arme nucléaire: «l’abus de bien social». Il lui suffit, par exemple, de constater que le salaire de Patrick Ponsolle, patron d’Eurotunnel, s’est accru pendant que sa société s’enfonçait dans le rouge pour lui signifier sa mise en examen. Seulement voilà, le juge, souvent ignorant de la réalité de la vie des affaires, n’est pas à l’abri des bavures quand il se substitue aux actionnaires.

Seulement, voyez-vous, le problème est qu'il y a des jaloux stupides. Un sale petit juge peut s'amuser, tel un terroriste pakistanais, avec des missiles nucléaires. Il peut, tenez-vous bien, mettre en examen un chic dirigeant intègre. Hiroshima c'est de la gnognotte. Les irradiés ne comprendront jamais la souffrance incommensurable d'un brave patron qui peut être convoqué dans le bureau d'un juge.

Car le juge nucléaire est incompétent ; il connaît rien au vrai monde de la vraie Vie des Affaires. Normal, c'est un fonctionnaire qui passe son temps à se déguiser avec des robes et à faire chier ceux qui bossent. Il a le culot de vouloir dire le droit, et de juger en fonction des lois votées par l'Assemblée Nationale, marquée par la démagogie larvée. Il veut en remontrer à tout le monde avec ses ogives et son petit maillet, et parler à la place des actionnaires. C'est n'importe quoi ! "L'abus de bien social", pourquoi pas la collectivisation des terres ! Le bien social, ça n'existe pas, donc on ne peut pas en abuser. Du moment que les actionnaires majoritaires disent : "okay vito, tu fais les filles et la poudre pour la partie ouest", moi je ne vois rien à y redire ; en toute objectivité non partisane. Il ne faut pas s'étonner après que les juges aient des accidents de la route...

En obligeant les dirigeants à publier le montant de leurs rémunérations, l'Assemblée semble vouloir ouvrir une nouvelle voie: celle d’une autre régulation plus sereine, une sorte d’autocontrôle dans le monde des affaires. Le calcul est simple: en l’obligeants à rendre publiques ses rémunérations, un patron se paiera à un niveau raisonnable qu’il pourra assumer devant ses troupes, ses actionnaires et même devant l’opinion publique. Bien !

Oui, il faut être raisonnable. Si en plus, les actionnaires peuvent payer moins cher le big-boss, pour augmenter leurs dividendes, en lui faisant comprendre que c'est impopulaire, c'est tout bénéf ! Et puis, si ça se trouve, les députés ont dans l'idée de montrer les disparités et de questionner leur légitimité. Non, je déconne.

Mais ce qui découle à la fois de la logique et de l’efficacité pour les mandataires sociaux relève de l’incohérence et de la discrimination pour les dix plus hauts salaires. Ces derniers ne déterminent pas eux-mêmes leurs rémunérations, aussi élevées soient-elles. Celles-ci sont fixés par leur direction. La rémunération du directeur est fixé comme celle de l’ouvrier. Par le même patron. C’est un fait. Alors, si les hauts salaires doivent lever la main, au nom de quel principe les petits échapperaient-ils à cette exigence ?

Discrimination votre honneur ! Les "dix plus hauts salaires" sont en fait des pauvres salariés, c'est pas eux qui disent moi y'en a prendre les zolis sous que je veux. Il prennent que ce qu'on leur donne. Ils n'ont pas d'actions, ni primes, ni traitements exceptionnels, ni avantages en nature de fontion. Ouvrier, directeur même combat ! So-so-so ! Solidarité ! Alors moi je dis c'est pas juste et je lève la main pour aller pisser ma copie. Pourquoi qu'on obligerait pas les petits à dire qu'ils gagnent parfois le SMIC ? Oui d'accord c'est un peu con, parce qu'on le sait déjà, et que tout le monde s'en fout.

A moins de faire du racisme anti-riches, une passion française s’il en est, on ne voit pas.

Là c'est trop bon ; on dirait du Christine Ok-rentacar. Une "passion française" ...Variation de l'exception .

Le gouvernement a pris conscience –mais un peu tard– du cocasse de la mesure. Et compte maintenant sur la sagesse du Sénat pour annuler l’amendement concernant les hauts salaires. Finalement, la gauche de gouvernement garde la tête froide.

Heureusement que le gouvernement n'est pas démagogique, et que le Sénat, qu'il voulait supprimer, pourra jouer de sa sagesse légendaire. Cocasse cette mesure quand même ! On a failli y croire. A la gauche du gouvernement ?

 

*http://quotidien.nouvelobs.com/edito/00004535.EDI0001.html


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