# De l'utilité d'allumer des contre-feux
(Clair-obscur « prévention des incendies »)
Par Lepompier
« Il faut éteindre la démesure plus encore que l’incendie » (43), disait l’Obscur. Voilà de quoi questionner un instant la technique du contre-feux. Mais qu’est-ce ? comme disait Sganarelle. Et bien, lorsqu’un feu ravage une forêt, plusieurs techniques de lutte sont possibles. Celle du contre-feux consiste à allumer volontairement un nouvel incendie, qu’on espère évidemment maîtriser, afin de circonscrire celui que l’on veut éteindre. Remarque bien cher lecteur, qu’on peut très bien attendre que l’incendie principal ravage tout, mais quand on n’est pas promoteur immobilier ou qu’on ne veut pas finir brûlé, on essaie plutôt de l’éteindre. Faute de combustible ou d’oxygène , la combustion vive s’arrête. Tu sais également qu’on peut souffler très fort comme le loup & les trois petits cochons avec de la dynamite, grâce à l’industriel Alfred Nobel , (ou du TNT si on veut). Souviens-toi des derricks en flammes sur CNN . L’arrosage , avec ou non des additifs, est là pour faire baisser la température quand il ne suffit plus à étouffer les flammes.
Mais où veut-on en venir avec toutes ces histoires ? Patience, cher lecteur trop rapide, tu sais qu’en forêt on trouve de ces chemins qui ne mènent nulle part. Simplement, poursuivant le questionnement, apparaît le problème de la politique, de la terre brûlée. Car allumer un contre-feux, c’est essayer de retourner le feu contre le feu, ce qui est dialectique et donc un peu paradoxal. Sauf pour ceux qui ont fréquenté les tatamis : utiliser la force de l’adversaire, ou le revolver aussi c’est bien, comme disait maître Weng.
Paradoxal pourquoi ? Et bien la figure du pompier pyromane, celui qui a la folie du feu, apparaît alors à son tour. Est-ce si stupide ? Au delà de la justification de sa fonction (j’allume un feu pour avoir à l’éteindre), nous avons : j’allume un feu pour combattre le feu, ce qui choque le vulgaire pour qui le pompier se doit avant tout d’éteindre le feu et de prévenir les incendies. Mais la doxa change, et grâce à la technique, le contre-feux apparaît aujourd’hui comme évidence.
Nous parlions à l’instant de la politique de la terre brûlée. On peut prendre l’expression en au moins deux sens. Elle fut jadis pratiquée à l’Est avec succès, elle fit baisser la tête à l’aigle et ne chassa pas le Tsar. Mais cela demande un sens aigu du sacrifice, (et puis l’envahisseur d’aujourd’hui dégueule, il inonde, noie avec ses marchandises). Et son opposé, lorsque c’est l’envahisseur, et non les envahis, qui brûle tout. Non plus à la dynamite, mais grâce au progrès, au napalm .
Dans le cas du feu ou du contre-feux, c’est donc toujours la terre qui est brûlée, parfois quelques pompiers. Les raisons ne manquent pas. Sacrifice nécessaire comme le membre gangrené qu’on ampute, sacrifice utile comme la guerre qui purge le corps social ; car il y a aussi des discours médicaux à propos de la société. Mais ceux qui les tiennent ne vont pas au front, cher lecteur ; vieille histoire.
Résister à l’envahisseur, entretenir la flamme de la résistance, oui ; et pour reprendre la formule d’alors : se méfier de l’ennemi intérieur, ou celle de l’époque de l’Obscur : « connais-toi toi-même ». Lutter contre les fléaux certainement. Les armes sont utiles, n’en doutons pas, puisqu’elles sont bien des outils pour faire la guerre. Et après la mobilisation ? Avant de chanter « on vous met le feu » ou « allumez le feu ! » avec la foule, quand il sera trop tard pour éteindre les bûchers, questionnons d’abord, tant que le feu n’a pas tout dévoré, la fertilité de la terre brûlée. Eteindre la démesure est difficile et les armes sont ici plus rares. Les pompiers aussi...
N’oublions pas que le contre-feux qui doit étouffer l’incendie, en brûlant avant ce qui permettrait son entretien, peut se retourner. Cela dépend du vent, cher lecteur, du sens. Le contre-feux ne fait alors qu’aggraver l’incendie. Il s’y ajoute et participe du même mouvement. Si l’on veut à tout prix éteindre l’incendie, il y a d’autres techniques. Débroussailler, et ainsi limiter le combustible. « Rien de trop ».
Pour l’inondation, quand il est trop tard, prendre de l’altitude ou flotter, et attendre la décrue. Puis oeuvrer à la construction de digues et de solides remparts pour protéger la collectivité. Autres problèmes de la maîtrise des flux, les sapeurs peuvent détruire les barrages ou assoifer les villages. Il faut donc surveiller les sapeurs et des fontaines publiques...
Le pompier lui, en tant que soldat du feu, et en tant qu’il vise à sauver des vies, rechigne toujours à allumer un contre-feux. Vieille superstition du sans-grade ? Ou « engage-toi, et voilà le malheur », aussitôt identifié en flotter c’est louvoyer ? C’est possible. Il se peut aussi que le pompier se souvienne de cette autre parole de l’Obscur : « Le feu, survenant, jugera et saisira tout » (66).