# Pratique : Comment se faire inviter chez soi
(de l'utilité du Réseau pour l'auto-production)
Par Lebûcheron
Dans la (trop) longue série des : Je-n-ai-rien-à-dire-mais-je-dispose-des-tribunes-pour-le-dire , nous te proposons aujourd'hui, cher lecteur, l'écrivain français . Le rapport de causalité est connu, nous ne nous étendrons donc pas avec la volupté gracile du pourceau dans la fange, sur le lien nécessaire entre l'indigence conceptuelle et la couverture médiatique proportionnelle. Et puis l'absence de légitimité est un requisit du pouvoir. Non, il nous paraît plus intéressant, en ces temps de reprise du marché, de noter la pérénité de l'idéologue, du moins sa figure moderne puisque, à notre époque décadente, ce dernier n'anticipe même plus l'ordre dont il se fait l'apologiste.
« Internet, une jungle à défricher »
Didier Daeninckx, écrivain.
Tu chopes la liane ?
L’Internet est-il une chance ou un danger pour la liberté d’expression ?
Cela dépend, j’ai évolué sur la question. Au début, je m’étais un peu renseigné, j’avais appris que ça venait du Pentagone et - au tout début - je croyais qu’avoir Internet chez soi c’était avoir la CIA à la maison, comme être un peu sous contrôle. Cette toile à l’initiative de l’armée, qui en cas de guerre permettait au réseau de résister aux attaques et de gérer une sorte de résistance ou une survie du système, m’inquiétait. Cette inquiétude des débuts s’efface avec l’abandon du Net par ses créateurs et sa reprise en main par les universités, et la possibilité de bénéficier d’une circulation rapide de l’information.
Les débuts sont toujours difficiles. Le problème avec l'évolution est qu'il faut plusieurs milliers d'années... Heureusement, nous avons affaire à un écrivain, donc à du style ce qui va nous permettre de gagner du temps.
Premièrement, la formule passe-partout qui garde les clés, le sésame : "cela dépend, j'ai évolué sur la question" . Conserve précieusement cette formule cher lecteur, car elle sert pour un grand nombre de questions et elle place tout de suite son locuteur (j'ai réflechi à la question, la preuve j'ai changé d'avis). Puis le superbe enchaînement : Pentagone = CIA (à la maison) = être sous contrôle (un peu), minoré par une inversion ("je m'étais un peu renseigné" ~ j'étais peu renseigné à la maison). Nous avons donc dès le début l'opposition entre l'avant, marqué par la croyance naïve (la niaiserie présentée comme fantasme) et l'après, le changement de nature (de l'armée à l'université, i.e. du pouvoir au savoir). Transition qui autorise la symétrie : avant j'étais très con, comme un activiste persuadé de l'existence d'un complot du gouvernement, puis quand le Net devient universitaire, mes inquiétudes disparaissent. Pourquoi ?
L'inquiétude vient de l'origine militaire de l'objet technique. Ce qui, entre nous, est le cas de la majorité des objets techniques, mais le journalisme impose le "Faut-il avoir peur de..." , de préférence au : pourquoi au nom de la collectivité politique consacrer la presque totalité des dépenses à la recherche d'armes nouvelles ? ou Pourquoi l'activité scientifique ne se conçoit qu'en tant que recherche d'applications, dont la finalité est militaire ? *
A partir du moment où les vilains créateurs abandonnent ce dernier, l'objet technique change de nature, tout comme moi qui, des sentiments brutaux (militaires) m'élève à la sérénité (savoir de l'université). Une bonne reprise en main (non martiale), et hop les craintes disparaissent ! Mais pas toutes, car la circulation rapide de l'information , qui est un bénéfice bien sûr, on ne le répètera jamais assez, va en générer d'autres, des inquiétudes. Qu'est-ce qu'on a comme souci avec ce Net !
Comme notre ami est écrivain, on peut présupposer, mais rien ne le garantit (c'est un risque à prendre cher lecteur, un pari d'herméneute, ou un principe méthodologique de charité) que l'étalage injustifié de ses états d'âme, de ces impressions d'ignorant informé a un but. Lequel ? Et bien, tu nous vois venir, celui double de disqualifier le questionnement politique à propos du Réseau, et de fournir une transition vers l'appel impérieux à une régulation . Comment ?
A un premier niveau celui de la sympathie. L'amalgame Net = CIA = espionnage = Big brother = On nous cache-tout-on-nous-dit-pas-qu'il-y-a-des-cactus, sert à maintenir la crainte (dans une nouvelle forme, voir plus bas le problème de l'information). L'écrivain joue sur le registre de l'impression, c'est à dire à partir du pouvoir d'évocation de certains termes (les "idées" qui sont automatiquement associées à la suite sonore des trois lettres C, I, A) alors même qu'il prétend décrire à la fois une certaine objectivité d'un mode de présentation (l'évocation est commune pour fonctionner) et du phénomène : le Réseau est bien conçu pour en cas de guerre, assurer une continuité des communications. Notons les termes : gérer une sorte de résistance ou une survie du système. Le contexte militaire, l'arme absolue indestructible, qui résiste à l'attaque nucléaire, et le mot système qui appartient au registre de la contestation politique. On interprète alors la survie du système dans le sens de la survie du complexe militaro-industriel (Pentagone), soutenu par les agences gouvernementales (CIA).
L'activiste est donc un crétin (américain en pleine théorie du complot, de JFK à Elvis) puisque c'était mon cas quand je ne connaissais rien et quand le réseau conservait la finalité de ses géniteurs (les Militaires ). L'université joue ici le rôle du garant et de transition, hors du rapport de domination et de contrôle politique. Pourquoi ? On en reste à l'évocation. Ce qui signifie que les inquiétudes actuelles, du fait de l'évolution (sic), doivent porter non sur les promoteurs du Net mais sur les utilisateurs-acteurs. Cible du sophisme.
Dans un second temps, la transformation du Net en une espèce de fourre-tout, où il n’y a plus aucune hiérarchie de l’information et où toutes les informations se valent sur la page électronique avec toutes les difficultés de contrôle sur la source, m’a inquiété de nouveau. Là, on est dans la phase où le Net devient un nouveau marché commercial, dédié à l’information, au loisir et à l’amusement au sens américain du terme. Le Net a donc besoin de crédibilité, voire d’une régulation : il doit devenir fiable.
Le problème, voyez-vous, c'est que les universités en facilitant la circulation des informations charrie beaucoup de déchets, cela devient "une espèce de fourre-tout" (i.e. y compris et surtout de la merde), et même contribue à un nivellement des valeurs (par le bas bien sûr). Notons l'implicite réactionnaire : Université = absence de hiérarchie = anarchie bordélique. C'est bien beau la tradition de neutralité du savoir , mais je dis qu'il faut des CRS sur les campus, sinon c'est la chienlit !
Pourquoi ? "Toutes les informations se valent". Qu'ont-elles en commun ? Le format HTLM ? Le fait d'être accessible donc elles sont identiques ? Avant c'était plus simple, c'est dans le journal donc c'est vrai, et plus les journaux parlaient de la même chose, plus c'était vrai. Mais le principe n'est plus valide quand la page est électronique. Pourquoi ? Il y a des "difficultés de contrôle sur la source"...Mystère du virtuel, la parenthèse (AFP) perd toute fialibilité et toute crédibilité une fois numérisée. Idem pour les textes de lois, le B.O ou le J.O sur un site en .gov. Sans la cellulose, point de salut. On retrouve ici la même naïveté à propos de la forme. Neutralité de l'objet technique en soi (du militaire à l'universitaire) et maintenant non fiabilité de la page électronique en soi (au choix, site perso sur Elvis agent de la CIA enlevé par les ET = www.lemonde.fr ?). Le Net a un gros besoin de crédibilité, et même lâchons le mot : de régulation. D'accord moi je veux bien m'inquiéter aussi mais pourquoi ?
Parce qu'il devient un nouveau marché commercial ? Ah oui, il faut donc que le pouvoir politique lutte contre la marchandisation (en légiférant sur les pratiques de fichages) et garantisse un service public d'Internet (la libre expression pour tous) ?
Qui doit réguler l’Internet et comment ?
Le fait qu’on livre des données très personnelles comme son numéro de Carte Bleue nécessite absolument qu’il y ait un contrôle. Le contrôle économique et monétaire du Net devient une nécessité, sinon le système explose. La perte de crédibilité dans le réseau peut entraîner sa mort. Où la régulation pose problème, c’est sur le plan idéologique. Mais bon, il faut avancer.
Ah non, suis-je bête ! Il faut sécuriser les connexions de paiements ! Ah d'accord, j'oubliais, un peu, toutes ces histoires de hackers qui exploitent mes données très personnelles. Bein oui, c'est vachement perso un numéro de carte, c'est moi qui le choisis, tout comme je choisis mon mode de paiement et les tarifs... En plus, on a intérêt à se magner, parce que, sinon, et bien, le fameux système , il explose (militaire ou pas) ! Bon d'accord, où ça coince, c'est sur la liberté d'expression, mais c'est idéologique , et : "il faut avancer" ! N'oublions pas que la vitesse de circulation de l'information, c'est un bénéfice en soi...
Prenez le domaine des données scientifiques : il y a beaucoup d’universitaires qui travaillent sur le Net. Comment avoir la garantie de la fiabilité de leurs informations ? Déjà, sur support papier ou à la télé, avec des histoires comme la mémoire de l’eau, il y a bidonnage, alors, avec le Net, ce n’est pas une mais cent fois, mille fois, indéfiniment que le support va être mis en cause…
Wouw ! Là on décolle. Petit jeu pour toi ami lecteur, trouve le lien logique entre (1) des universitaires travaillent sur le Net (grâce au Net , sur le Net ?) et (2) il y a des bidonnages à la télé. Donc le support va être mis en cause. Bon sang mais c'est bien sûr ! Un universitaire, il va voir un site qui parle de la mémoire de l'eau, alors il va y croire hein, puisque c'est sur le Net , donc après il va dire qu'il faut fermer le Net et non le site. Et encore, si un écrivain un peu informé lui dit la vérité...
La fiabilité des informations n’est pas un problème spécifique au Net...
Là, c'est difficile à laisser passer, même sur le Net ....
Ce n’est pas spécifique au Net, mais sur le papier, la totalité des pays se sont donnés des instrument de contrôle et de régulation, de déontologie. J’ai l’impression que sur le Net, on a une espèce de jungle, et cette jungle a besoin d’être défrichée.
Imaginons un instant que le rédacteur s'emporte, cela nous soulagera : (NB c'est une fiction pas vraie et virtuelle) Mon cher Didier, tes impressions et tes fantasmes de trans-amazonienne virtuelle, on s'en tape ! De même tes pseudo-déductions : il existe une législation pour le support papier, donc il doit exister une législation sur le support numérique, ne cachent pas ton rôle de représentant Mastercard.
Précisément sur la fiabilité de l’information scientifique, historique, sur les terrains où toutes les informations ne se valent pas, où des hiérarchies sur la qualité, sur la fiabilité doivent apparaître. Et qui devrait assumer cette fonction ?
Il faut créer un label "ce site dit la vérité". C'est l'évidence même. Il n'y a que comme cela que la qualité peut apparaître. Peut être aussi une appellation d'origine contrôlée, et des grands crus, puisqu'il s'agit de consommer.
Comme le dit Umberto Eco, jusqu’ici c’étaient les institutions fortes qui s’en chargeaient : les écoles, les universités, etc. A nous de dire ce qui est bon à apprendre et ce qui ne l’est pas.
Magister dixit ! Nous ?
On devrait aller vers un contrôle des Etats, vers des formes de contrôle plus démocratiques, citoyennes. Je ne suis pas certain que cela devrait être un contrôle centralisé d’Etat. Mais sur certains domaines, il est indispensable d’avoir un contrôle qui soit de l’ordre de la loi. La loi des Etats doit s’appliquer.
On doit et il est indispensable...Cher lecteur, tu ne vas pas remettre en question la parole autorisée du maître avec un support électronique, quand même ! L'écrivain n'est pas certain mais on doit et il faut. Feinte sur la modalité (centralisé ou pas ?) pour renforcer la nécessité du devoir et le caractère indispensable du contrôle. Mais attention, il s'agit d'un contrôle citoyen & démocratique . Ouf, on a été inquiet un moment. Donc l'Etat ne dit pas au citoyen ce qu'il doit croire. Le citoyen exerce un contrôle avec son cerveau. En plus de sa carte de crédit ? Attention, la loi doit s'appliquer, parce que c'est la loi. Et les Etats sinon c'est la chienlit.
Le net est totalement international, mais il y a certaines choses qui sont interdites par certains Etats, il y a des différences d’appréciation du concept de liberté d’expression, il y a des catégories différentes selon les Etats, et je ne crois pas que ce soit le Net qui doivent s’imposer à la loi, mais la loi qui doit s’imposer au Net.
Oui le Net est international puisqu'il est un réseau mondial. Le fameux world wild web...Mais, car il y a un mais (donc une opposition), il y a des différences entre les Etats...Trop puissant. Vérité à Davos...bref : le caractère international des échanges pose le problème du particularisme du droit. C'est pas le Net qui va faire sa loi, non mais ! Il y a donc un sacré vide juridique . Il faut faire comme en Chine. Un contrôle étatique sur les FAI.
Maintenant je ne sais pas à quel niveau cela doit se passer, de toute manière cela doit se passer à un niveau étatique et démocratique. Peut-être que le Net peut aider à ce que d’un seul coup l’Etat s’entoure d’autres autorités pour juger au cas par cas, et domaine par domaine, de l’application de la loi. Moi je travaille sur le thème du négationnisme...
Bon alors, moi je suis écrivain, donc je sais pas, mais je sais quand même qu'il y a des problèmes et qu'il faut les résoudre, hein. De toute façon Internet c'est néo-nazis, pédophiles, et compagnie(s)...
Justement, le négationnisme est à la fois interdit en France et protégé par le premier amendement de la constitution américaine…
Oui, mais est-ce que la menace de mort est également protégée par le premier amendement ?
Hein, est-ce qu'on peut tout dire et rire de tout ?
Il faut savoir ce qu’il y a sur le Net. J’ai lu sur certains sites négationnistes des menaces de mort directes contre des individus. Il y avait sur le site Radio Islam des menaces de mort contre une personne, le sécrétaire général du MRAP (Mouvement contre le racisme et l’antisémitisme et pour l’amitié entre les peuples), qui s’appelle Mouloud Aounit, et Mouloud Aounit était désigné comme la cible d’un meurtre, et ce à plusieurs reprises. Il y a eu un procès contre ce site et le MRAP l’a gagné.
Attendez ! Je connais mon sujet, j'ai beau être écrivain, et j'ai eu beau croire au début que le Net c'était la CIA (mais Echelon de la NSA c'est pas mal non plus), mais maintenant je connais la vérité du Net . Notons la graduation insensible : sur le Net, sur certains sites négationnistes, sur le site de Radio Islam, des menaces de mort sur une personne. L'appel au meurtre est un délit en droit français. Il existe des sites sur le Net qui commettent des délits, donc il faut réguler ? Oui mais ces sites ne sont pas soumis au droit français. Il faut réguler quand même. Comment ? Mystère du fourre-tout...
On s’aperçoit qu’en France, contre l’idée admise qu’il n’y a pas de possibilités d’intervenir sur le contenu du Net, il y a eu des procès et qu’il y a déjà des arrêts qui ont été rendus sur la légalité de ce qui s’y fait.
Il n'y a pas de vide juridique alors ? Le droit s'applique déjà, donc pourquoi réguler ?
Est-ce que la menace de mort est de l’ordre de la liberté d’expression ? Le débat se place à ce niveau là sur le Net.
Non, soyons précis : didier Daeninckx place le débat sur le Net à ce niveau là. C'est à dire comme tous les promoteurs de la régulation, il se sert rhétoriquement de l'existence de sites en infraction avec le droit français mais accessibles depuis la France, pour légitimiter l'idée du régulation étendue qui escamote et ampute la liberté d'expression. C'est à dire que sous couvert de lutter contre les épouvantails délictueux et souvent abjectes, il en accrédite l'idée d'une représentativité signifiante. De plus il en fait des symboles de la liberté d'expression. Or on peut être opposé à la régulation et légaliste...et légèrement lassé d'être taxé de pédophile-néo-nazi-négationniste.
D'autre part, ce type de discours manque de cohérence. Si le Net est un fourre-tout, rien d'étonnant que le tout inclut le mauvais. De même si "toutes les informations se valent et manquent de crédibilité", on voit mal en quoi les délires extrémistes ultra-minoritaires, donc non représentatifs (et contrairement aux croyances difficiles d'accès), auraient un impact quelconque. A moins de croire que l'internaute adhère spontanément et accorde sa confiance à n'importe quel type d'affirmation du moment qu'elle est sur le Net, du type Internet c'est la CIA à la maison... Mais le discours continue dans la même veine :
Qu’entend-on par liberté d’expression ? Qu’est ce qu’on y met ? Est-ce que le Ku Klux Klan en France a le droit de développer sa politique librement, est-ce qu’il aurait le droit à l’expression libre et directe ?
La liberté d'expression ?!!! Non, le premier amendement de la constitution américaine permet au KKK de s'exprimer, c'est à dire qu'il offre un recours légal grâce auquel le KKK peut non pas développer sa politique librement, mais s'exprimer publiquement, tout comme ses opposants. L'esclavage a été aboli et les discrimination sont punies. Confusion volontaire entre appliquer une politique et tenir un discours politique. Enfin le KKK n'existe pas en France.
Non. En France la loi considère que le Ku Klux Klan développe une politique raciste, ségrégationniste, qui menace des individus et des groupes de personnes, et il est donc interdit de droit de parole, ce qui n’est pas le cas aux Etats-Unis.
Encore du mélange : aux Etats-Unis la loi ne se prononce pas sur le contenu de la liberté d'expression, donc elle ne peut interdire le droit de parole à quiconque, ce qui permet au KKK de se retrancher devant les accusations fondées de promouvoir une politique raciste, ségrégationniste qui menace des individus et des groupes de personnes. De nombreuses associations combattent l'idéologie du KKK et certaines proposent son interdiction sous ces mêmes motifs.
Je sais que l’on ne pourra jamais empêcher des gens de penser des choses du genre : l’ennemi de l’humain c’est l’homme à la peau noire. La folie et l’irrationnel, on ne pourra jamais les empêcher. Mais est-ce qu’on donne à la personne qui est victime de ces insanités une seule seconde pour sauver sa peau, ou est-ce qu’on veut vraiment lui donner le temps de se défendre ? Aux Etats-Unis le premier amendement permet au plus puissant de préparer sa corde, de se mettre son cône sur la tête et de passer la corde autour du cou du Noir. Et c’est à ce moment que la police intervient.
Nous sommes ici sur la problématique de l'influence du discours. Le raisonnement est le suivant : on ne peut empêcher les sentiments de haine, il faut donc empêcher l'expression publique de la haine car elle prépare activement le meurtre (ce qui n'est à ce niveau, qu'une affirmation). Un exemple : le KKK aux Etats-Unis. Le sujet : la liberté d'expression sur internet. L'enjeu : un projet de régulation en France.
Donc, conséquence imparable : être contre la régulation en France parce qu'elle porte atteinte à la liberté d'expression, c'est être pour le lynchage des noirs aux Etats-Unis. Mais la police intervient quand même pour empêcher que les internautes français qui ont visité un site du KKK tuent quelqu'un...
On voit surtout que pour justifier un projet, le recours à l'extrapolation s'impose, à la limite du hors sujet. Rappelons ici que les discours de haine "légaux", en France, n'ont pas eu besoin d'Internet pour créer les conditions de délits, voire de crimes.
En France, la police et la loi interviennent bien en amont, et elles interdisent le rassemblement, elles interdisent qu’on aille chercher la corde et ainsi de suite. C’est-à-dire que l’individu qui est la cible de ces meurtriers a la possibilité de chercher la solidarité sociale pour empêcher ces personnages de passer à l’acte.
Bien, il n'y a pas de crimes racistes en France, grâce à la police et à la loi...Ah non, la victime a la possibilité d'échapper à ses bourreaux. Donc il faut réguler la liberté d'expression sur Internet en France. CQFD. Et c'est une question de solidarité sociale ...A ce niveau, on doit même parler de fracture sociale .
Il y a une autre chose aussi. En Europe il n’y a pas que la France qui a cette législation. L’Allemagne, les Pays Bas, la Suisse, l’Espagne… Car en France et dans la vieille Europe, il y a eu le génocide. Il y a seulement un demi siècle, des millions de personnes ont été exécutées, exterminées, des Tziganes, des Juifs, beaucoup « d’esclaves », beaucoup de gens qui avaient des infirmités physiques ou mentales ont été aussi exterminés… L’Europe est le lieu du crime, et le crime est très récent.
Quel rapport ? Dans la vieille Europe existait déjà Internet ? Le génocide a bien été accompagné d'une propagande et accompli, mais par l'appareil d'Etat nazi et ses complices. Et il n'y a pas eu de publicité directe sur le génocide par l'Etat.
Pour justifier la mention du génocide, il n'y a qu'un lien très faible (il existe des sites négationnistes), basé sur une affirmation non justifiée (l'appel au meurtre cause des meurtres). Les liaisons ne sont pas argumentatives, on a affaire à des transitions par associations très souples, exploitant une charge symbolique forte sur un ton moralisateur et non une quelconque démonstration. Travail d'idéologue qui réduit et criminalise implicitement les participants au débat avec un paralogisme : les négationnistes utilisent le support électronique et invoquent le droit à la liberté d'expression pour développer leur propagande (la négation du génocide nazi), donc celui qui invoque le droit à la liberté d'expression est un négationniste (ou fait le jeu des négationnistes).
Le problème bien entendu du projet de régulation est qu'il se sert du prétexte des infractions à la loi pour criminaliser a priori tout citoyen et donc porte atteinte à la liberté d'expression de tous. Même application que l'exemple évoqué plus haut (la corde et le KKK). Il faut interdire la vente libre de corde, ou identifier nominativement les acheteurs de corde, sous le prétexte qu'elle peut servir à une pendaison. On peut étendre ces "protections" à l'herbicide, au réveil, au fil de cuivre (qui peuvent servir à la fabrication de bombes), etc. Comme toujours, les criminels utilisent les moyens dont ils disposent (informatique, transport, etc.), ce n'est pas une raison pour faire de tout citoyen un criminel en puissance parce qu'il utilise les mêmes moyens, en dévoloppant un contrôle total de la société.
L'exemple de législation préventive dans le sujet est la limitation à la circulation des armes, car on a ici des objets techniques dont la finalité est claire et les effets connus. Mais il est vrai que la NRA a un site Internet...On pourrait parler par exemple du secret bancaire et des paradis fiscaux qui sont beaucoup plus utiles aux trafiquants, que les simples citoyens qui n'exploitent pas l'extra-territorialité.
Nous devons un respect aux victimes et aux enfants des victimes, respect qui est dû aux survivants, respect qui se retrouve dans la loi. Donc la loi, en France, en Allemagne et dans les autres pays d’Europe, est différente par le poids de l’histoire. La loi ce n’est pas comme les dix commandements, chaque civilisation a ses lois particulières. Donc, en France, on ne peut pas avoir les mêmes lois qu’aux Etats-Unis.
Quel rapport ? Par respect des victimes, on ne les mobilisera pas rhétoriquement pour des inférences injustifiées ou tautologiques (la France n'a pas les mêmes lois que les Etats-Unis, i.e. la France n'est pas l'Amérique).
Pour moi, il est hors de question que les USA, de par leur domination économique et informatique, imposent leur conception de la loi et de l’histoire au reste du monde. Ce serait destructeur pour la civilisation. Sur le Net doivent perdurer les originalités -je refuse le mot identités - de l’histoire de chaque groupe humain et de chaque civilisation.
Le registre change, petite tirade sur l'impérialisme yankee. Et il faut une fiscalité adaptée pour que les start-up françaises niquent ces putains de ricains, pourrait-on ajouter pour rester dans le ton.
On sait très bien que le souvenir du génocide s’effaçant, on va vers une modification de la perception des gens. Peut-être qu’un jour la loi se modifiera par le mouvement même de l’histoire. Si le Net voulait stopper ça, ce serait quelque chose de dommageable comme on l’a vu lors des débats sur l’OMC.
L'OMC stoppée est dommageable ?
Qu’une organisation supranationale cherche à imposer une homologation sur les plus bas niveaux, ça génère forcément des conflits… Il pourrait y avoir une guerre du Net…
Le pentagone a les plans et la CIA le dit à demi-mot....
Propos recueillis par Cesare Piccolo.
Quel courage !
Source :
http://powow.net/fr/expression/articles.cfm?op_contriblist
=lecinterview&id=57&ctb_subrubric=1&myRubric=7&ctb_notevote=2
*De la même manière, la présentation médiatique des armes se résume à du publi-reportage (parfois ironique, parce qu'on est pas dupe quand même et qu'un porte-avions nucléaire qu'a une piste trop courte, ça la fout mal et ça coûte des sous). Le plus souvent, on nous convie à la foire aux armes, où de gentils dirigeants de pays amis viennent faire leur marché, et les mêmes s'étonnent parfois que ces dirigeants pourtant fort sympathiques les utilisent. Certains diront qu'il n'y a là rien d'étonnant puisque les fabriquants d'armes sont également propriétaires de groupes de communication. Mais ce sont de sales bolchéviks.