Il était une fois un
petit cafard qui s’appelait Youkoulélé. Il
aimait bien la confiture de myrtille, les sandwichs au
jambon avarié, et aussi des fois escalader les murs.
Mais ce qu’il préférait avant tout
c’était les muffins. Il en mangeait, il en mangeait,
jusqu’à s’en faire éclater la panse.
Après, il allait dormir ; le plus souvent sous une
tour d’ordinateur, car l’air chaud lui faisait du bien.
Parfois même, il passait avec ses petites pattes sur
le clavier, et tout ça mine de rien, ça
faisait des phrases !
Plus tard, à force d’escalade et de muffins,
Youkoulélé devint un bon gros cafard, oui mais
était venu le temps de travailler ! Fini les muffins
à l’oeil !
A l’époque c’était la mode d’Internet.
Youkoulélé s’y connaissait niveau ordinateur.
Il alla donc postuler pour un emploi chez Monsieur
GrosMatos. Mais ce dernier dit à
Youkoulélé qu’il n’avait pas suivi le bon
cursus, et qu’il ne voulait pas de lui dans la salle des
ordinateurs, par contre, s’il voulait, il pouvait aller dans
l’entrepôt pour faire manutentionnaire.
Youkoulélé fut très vexé, car
quand même, toutes ces années de pratique et
ces pédales d’ingénieurs qui le snobaient !
« T’as qu’à faire journaliste avec les
capacités que t’as », ils lui dirent. Et ils se
moquaient de lui. Pauvre Youkoulélé !
Il se dit que tous ces vilains ne perdaient rien pour
attendre, et que bientôt, ils verraient tous qui
c’était le plus fort. Alors Youkoulélé
conçut un plan terrible : il allait montrer que, en
fait, tous ceux qui travaillaient pour Monsieur GrosMatos,
dans la salle des ordinateurs, c’était des pas bons,
et que lui Youkoulélé, il savait mieux qu’eux.
Et vu qu’il avait gardé son t-shirt Metallica et
son tapis de souris fuck-micro$oft, avec front-page, il fit
un site qu’il appela Youkoulélé, car il
était modeste. Restait ensuite à mettre des
trucs dessus. Le problème est que
Youkoulélé, c’était quand même
une brêle, un sale lamerz qui disent eux les vrais
rebelz, et aussi les faux.
Alors Youkoulélé fit comme les autres : il
allait sur les sites où l’info est déjà
là, et puis il plagiait. Et pas chien, il disait
qu’on pouvait se servir. C’était sa conception de
l’info libre à Youkoulélé ; pas prise
de tête quoi.
Autrement, il inventait et il disait : « j’ai
cracké le truc mais j’ai paumé les
cheat-codes, mon coca est tombé dessus ». Mais
le meilleur c’était de faire la morale, et là
Youkoulélé était vraiment très
fort, pis ça donnait une bonne excuse, mieux que ma
pizza a tout taché le papier où j’avais
noté les passwd : « J’ai les infos, disait
Youkoulélé, mais il ne faut pas les mettre
entre toutes les mains, car certains pourraient s’en servir
mal ».
Et ça marchait ! Il les roulait tous dans la
farine, Youkoulélé ! D’autant que parmi les
rebelz, y’en avait qu’à côté desquels
Youkoulélé c’était la crème de
l’Elite de la Scène, et c’est pas peu dire. Bien
pratique quoi, finalement.
Le problème c’est que son site, bein il lui
permettait pas d’acheter des muffins. Pauvre
Youkoulélé !
***
Alors la mauvaise plaisanterie de ces salauds
d’ingénieurs lui revint en mémoire, même
si à vrai dire, elle ne l’avait jamais quitté.
Distribuer de l’info pour la connaissance, c’était
bien. Mais si ça permet pas d’acheter des muffins,
c’est un peu n’importe quoi. Et puis, il y avait tous ces
textes qu’il avait tapés dans sa jeunesse, avec ses
petites pattes. On devait bien pouvoir en faire quelque
chose quand même !
Et voilà que passent des gros messieurs
importants. Eux aussi, ils sont bien
intéressés par le pognon. Et eux aussi, se
disent que l’info gratuite, bah ça va cinq minutes,
mais faudrait voir à ne pas trop déconner non
plus. Alors ils recrutent plein de petits semblables
à Youkoulélé, qui lui quand même,
vu son appétit et avec toute son expérience,
mérite bien un poste de chef. Et ça tombe
bien, dans l’information qu’ils impriment sur du papier et
des écrans d’ordinateurs, il y a un poste
Phénomènes de foire et de
société.
Et lui, Youkoulélé, il s’y connaît,
car il regarde la télé. Puis avec son site,
que même s’il avait voulu, il aurait pu bosser dans la
sécurité informatique Youkoulélé
comme les autres rebelz de même acabit, d’autres
bossaient pour lui, croyant au partage de l’information et
à la diffusion gratuite. Quel bonheur !
Le problème est qu’à un moment, on sait pas
pourquoi, les gros messieurs importants, ils n’ont plus de
pognon, et ils en ont marre de payer des muffins. Enfin si.
Il y a bien d’autres messieurs importants, mais ils ne
veulent plus payer des muffins pour que leurs produits
apparaissent au dessus des informations sur le papier et les
écrans d’ordinateurs. En fait, tout ça,
c’était la faute à l’Economie qu’avait
chié des grosse bulles, mais les fondamentaux
restaient sains.
« Attendez j’ai la solution, dit
Youkoulélé, moi j’ai un site, je vais dire
à tous mes lecteurs d’acheter l’information. D’accord
mon site est libre, gratuit, tranquille et non
inféodé, mais mes lecteurs sont tellement cons
qu’ils croient que je suis un rebelz, tout ça parce
que je dis souvent du mal de Monsieur GrosMatos, que
même que ça me sert dans mon boulot pour avoir
les infos que vous pouvez vendre ».
C’est bien gentil, lui disent en substance ses chefs
à Youkoulélé, « mais nous ce qu’on
voudrait c’est le pognon de ceux qui veulent que leurs
produits apparaissent. Que les lecteurs paient, on s’en fout
un peu, car c’est peanuts les brouzoufs. Et vu la merde
qu’on fourgue, faut pas trop rêver ».
Et oui, ils sont comme ça les chefs de
Youkoulélé. Ils sont prêts à
être rebelz et tout, même à
écouter Metallica, mais à condition qu’il y
ait beaucoup de pognon. Youkoulélé
réfléchit dans sa petite tête de gros
cafard. Faut avouer que ça donne pas grand chose,
puis, petit à petit l’idée vient, à
force d’aller sur les sites US pour voir comment qu’ils
font.
Et si ceux qui veulent pas donner leur pognon pour que
leurs produits apparaissent, il en disait du mal sur son
site ? Oui mais, les gens allaient se fâcher
après, et jamais ils ne voudraient donner leur pognon
après. C’était pas la bonne solution !
Non, ce qu’il fallait c’était en dire du mal
indirectement, en nommant uniquement celui qui
réalisait la mise dans l’ordinateur des produits,
pour que les autres gens, ceux qu’ont pas beaucoup de
pognon, ils puissent acheter en toute
sécurité. Et là, ça tombait
bien, car Monsieur GrosMatos, il en faisait plein des sites
comme ça ! Et les ingénieurs des fois, ils se
trompaient mais ils disaient que c’était la faute aux
techniciens, qui eux accusaient les délais.
Tranquille ! Un tel ne voulait pas allonger les biffetons
? Pouf ! Youkoulélé disait que leur site, il
était tout pourri, et que c’était la faute
à Monsieur GrosMatos. Et c’était parfois vrai
en plus ! Les rebelz qui lisaient ce qu’écrivait
Youkoulélé, ils n’y voyaient que du feu ; faut
dire qu’ils étaient pas très malins. Ils
disaient : « ah, ah, il est trop fort
Youkoulélé, c’est un vrai rebelz comme nous
Youkoulélé ».
Et ceux qui voulaient pas allonger les biffetons, eux,
ils comprenaient en général assez vite, et ils
étaient obligés d’en tenir compte, car avec
tous les interviews qu’il donnait à ses
confrères, Youkoulélé, il avait plein
de lecteurs. Il était devenu en quelque sorte le non
spécialiste auto-proclamé de
référence.
***
Oui mais en même temps, y’avait deux serpents,
qu’étaient assez méchants ; pour vous dire
comment qu’ils étaient méchants les serpents,
ils se moquaient de tout le monde sans arrêt, et
d’eux-mêmes aussi parfois.
Et ils disaient les vilains serpents que l’info doit
être libre, et qu’à partir du moment qu’il y
avait des gros messieurs importants qu’ont du pognon qui
décidaient de l’info, on était plus vraiment
libre. Et que même les journalistes sur le Internet,
on en avait pas besoin, que c’était en grande
majorité des incapables ou des commerciaux, ou des
choses encore plus méchantes. Et plein d’autres trucs
incompréhensibles et pas drôles.
Mais encore plus terrible, c’est que ces salopards de
serpents, pour faire leur site, ils demandaient pas de
muffins, et avec les méchancetés qu’ils
racontaient, ils étaient tricards à vie pour
en faire des muffins avec !
Non, non, ils travaillaient ailleurs pour s’acheter leurs
muffins. Et vu qu’ils étaient vraiment trop
méchants, personne ne les invitait les serpents. Mais
ils s’en foutaient, car discuter avec des cons, quand on a
pas besoin de muffins, les serpents ça les
intéressait pas, on peut même dire que
ça les gonflait prodigieusement, et puis comme
ça, ils pouvaient dire ce qu’ils voulaient. Et le
pire : ils étaient bien contents comme ça !
Vachement contents d’eux mêmes, en fait, ces serpents
!
Un jour, un des serpents, il se moqua de
Youkoulélé, qui finalement était quand
même un peu limité du bulbe.
Youkoulélé, il fut très vexé.
Voilà ti pas, que le serpent, mine de rien, il
remettait en douce et en cause tout son petit bizness
à Youkoulélé ! Et si les rebelz
commençaient à casser sa vitrine ; merde alors
! Et tout le mal qui s’était donné
Youkoulélé alors !
Heureusement, un corbeau apprit à
Youkoulélé que l’autre serpent, il bossait
depuis quelque temps chez Monsieur GrosMatos pour s’acheter
ses muffins. « Ouf sauvé ! », se dit
Youkoulélé.
Ce bon gros cafard de Youkoulélé se fit le
plaisir de le balancer aux rebelz qui le lisaient. Ne
risquait-il pas de choquer en bafouant l’éthique des
rebelz de l’info libre ? Pensez vous ! Au contraire,
c’était tout bénéf ! Et puis
Youkoulélé, il passait son temps à
répéter à ses confrères que lui
il était pas un rebelz.
Habitués qu’ils étaient à dire
« Ah ah, quel nul monsieur GrosMatos,
Youkoulélé c’est le plus fort, et c’est un
vrai rebelz comme nous », les rebelz n’eurent aucun mal
à dire : « Ah ah, on comprend maintenant
pourquoi le serpent il disait du mal, c’est vraiment
Youkoulélé le plus fort ! ».
Par contre les messieurs qu’avaient du pognon, ou
qu’avaient lu des livres, et qui connaissaient le milieu,
eux, ils comprirent nettement plus vite.
***
*****