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C’est encore le sentiment du grand nombre. Les Historiens ne font guere mention des eclipses sans ajouter qu’elles pronostiquèrent la mort d’un tel Roy, la sedition d’une telle Province, ou quelque malheur semblable qu’ils rencontrent dans leur chemin.
Depuis les Astrologues faiseurs d’Almanachs, jusqu'à ceux qui ne se mêlent que des Horoscopes de qualité, il n’y en a point qui ne vous disent que les eclipses presagent la guerre, la famine, la peste, les inondations, la mort d’un Grand et telles autres choses, et ils trouvent en cela beaucoup plus de creance, que lors qu’ils predisent simplement la pluie ou le froid. L’eclipse de soleil qui arriva le 12 Août 1654 devoit à leur dire mettre tout sens dessus dessous. Quelques uns ne couchoient pas de moins que d’un Deluge semblable à celui qui arriva au temps de Noë, ou plutôt d’un Déluge de feu qui nous devoit ameiner la fin du monde.
D’autres se contentoient d’un bouleversement considerable du monde, et de la ruine de Rome. On avoit si bien epouvanté les Gens que ceux qui se contentoient de se vouloir enfermer dans des caves ou dans des chambres bien closes, bien echauffées et bien parfumées pour se mettre à l’abri des mauvaises influences, par l’ordre des Medecins, croyoient être en droit de se moquer des esprits timides, et de trancher quant à eux des Esprits forts.
En effet en comparaison de tant d’autres qui craignoient la fin du monde, c’étoit une grande force d’esprit. La consternation étoit si grande qu’un Curé de la Campagne ne pouvant suffire à confesser tous ses Paroissiens, qui en croyoient mourir, fût contraint de leur dire au Prône, qu’ils ne se pressassent pas tant, et que l’eclipse avoit été remise à la quinzaine. (...)
Pierre Bayle, Pensées diverses sur la comète de 1680
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