PROCRASTINATOR

(Nécrologimanticon)

 

Par Linculte

 

 

Ce fut un visionnaire, et un vrai. Sa vision de l'avenir commun n'a-t-elle pas été mille fois corroborée par ceux qui l'avaient eue avant lui ? «Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent », observait La Bruyère. En fait Procrastinator, avec ce nom prédestiné qu’il avait fini par se donner, se sut aussi venu trop tôt pour jouir de ces fameux lendemains qui ne chantent pas davantage pour nous.

Extraordinairement religieux, il confessait cinq divinités tutélaires : Kongzi (Confucius), cet athée dont des contemporains riaient, disant qu’il s’obstinait à vouloir changer le monde tout en sachant que c’était impossible ; William Blake, jovial contempteur de Nobodaddy, qui écrivait des bibles illustrées, intelligentes, belles et non susceptibles de poursuites au titre de l’incitation à la haine raciale ; Hegel, qui aurait considérablement amélioré Dieu si celui-ci avait été en état de se conformer à ses prescriptions ; Hölderlin, qui a si précisément localisé le divin là même où est le plus manifeste l’inexistence de Dieu ; et Mallarmé qui a failli abolir le néant et le remplacer par de l’intelligence. Procrastinator eût certainement été un grand poëte, un grand dramaturge et un grand philosophe si le temps n’en avait point été révolu ou, peut-être, s’il n’avait pas lu tout ce qu’il se proposait d’écrire.

Mais la question qui le hantait, l’énigme qui sous-tend l’oeuvre entière que toute son énergie créatrice parvint à différer sans relâche, c’était d’élucider ce qui, de l’inconsistance ou de la duplicité, constitue la qualité dominante de l’homme moderne, le secret de sa merveilleuse adaptation à un monde où il n’a plus aucune place. Et nous ne saurons peut-être jamais clairement, nous qui lui survivons, à laquelle de ces humaines dispositions nous devons, par exemple, deux des plus prodigieuses victoires scientifiques de la fin du siècle dernier. Victoire de l’économie politique : la désindexation des salaires sur les prix, et victoire homologue de la psychologie : la désindexation des actes sur les pensées. Victoires sur la rigidité de corrélations archaïques, victoires, et réalisation enfin, de la vraie liberté !

Aujourd’hui enfin le travail qui produit les choses n’est plus asservi à la vaine finalité d’en jouir. Aujourd’hui enfin le discours omniprésent qui se substitue efficacement à ce dont il traite n’est plus enchaîné par un quelconque rapport avec une réalité contraignante. Et l’homme libre peut chaque jour vérifier à la bourse l’exactitude de son horoscope, tandis que les autres peuvent mesurer combien ils ont tout faux dans leur vie.

Inconsistance ou duplicité ? Mais qu’est-ce, finalement, que cette question irrésolue, au regard des bénéfices qu’on a à l’ignorer ? Qu’eût été l’oeuvre de Procrastinator, tandis que son absence ouvre tant de questionnements féconds et autant de voies renouvelées à une recherche enfin libre de tout objet ? Quel homme fut plus éminent, pour exister si peu ? Aucun, sans doute, tant que nous serons là pour le dire. Et on le redira encore : en ne faisant rien qui vaille, Procrastinator n’a pas perdu son temps. C’est seulement son temps qui l’a perdu.

 


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