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Le théâtre, pourquoi d'abord ?

Entretien avec René Dramaturge

 

En dix pages ou en onze, René Dramaturge ne parle que d'une chose : des subventions qui tardent à tomber, de ses copains du ministère (de la Culture NDLR), de la grève RATP qui a empêché de remplir la salle lors de la première de sa dernière pièce (Monstre Toi ? NDLR) et de cette pédale de pompier qui a encore fauché l'extincteur pour amuser ses gosses.

Pourtant René Dramaturge sait aussi la langueur d'une société sans théâtre, la dictature des images (pas les siennes, celles de la télé NDLR), les excavations que la langue institue dans la fadeur délétère du réel, le NON que l'artiste doit clamer à la face de tous les pouvoirs, les scintillations de l'être lorsqu'il vient sur les strapontins ruminer le menu Mc Cholesterol dont il a du se sustenter. Il sait aussi ce qui nous plaît à nous (ses copains qui ne sont pas au Ministère NDLR), ces éructations de nos désirs, toutes ces choses qu'on recopie soigneusement dans un petit cahier d'écolier après la lecture du Diplo : La guerre d'Algérie, les minorités, le fascisme rampant de l'épicier arabe qui veut pas faire crédit (Fais gaffe merde ! Ca fait 3 fois en un mois que tu te relis pas ! NDLR), cette pudibonderie judéo-chrétienne profondemment dégueulasse, le mépris des artistes (ha ha ha ! NDLR), et tout ça.

Son théâtre met en scène ces thèmes de fêtes paroissiales et dérange un public arrogant qui ne comprend pas qu'on le prenne pour un mongolien inculte, et qui aimerait bien s'enfuir si les portes n'étaient pas cadenassées dès le début du spectacle. Mais comme il le dit lui-même « C'est pas un problème, y'a très peu de places payantes de toutes façon ; entre les copains des acteurs, leur famille, les groupes scolaires et les cartes vermeilles, les trois quarts des places sont occupées ; le reste, ce sont des gens qui se sont trompés de salle ou qui se sont laissés influencer par Télérama. On va pas s'emmerder par ces connards poujadistes !».


Comment nommer ces pièces assourdissantes où les textes sont hurlés de façon à ce que personne ne puisse s'imaginer être à «Holiday-On-Ice» ? Pourtant au plus loin du dogmatisme top ringard d'un brechtisme qui ne fait plus recette, se fait entendre la voix de Mamy Dramaturge, sa vieille maman qu'il fait bosser avec lui et qui vend les Miko à l'entracte : «La douleur de ces êtres rongés par l'horreur de la vie impose de repenser le vivre ensemble, l'ignominie de la justice et l'assèchement des nappes phréatiques». Le genre de phrases qu'on aime bien et qu'on se repasse au sein de la rédaction à moins que René ne soit plus rapide et ne les colle sur ces grands panneaux de béton au beau milieu de la scène qui sont les arc-boutants de sa
poihsiV (son gimmick NDLR).


Au fond René Dramaturge n'écrit jamais que des histoires de fesses à problèmes ; ce qui rend ses envolées limites grotesques et assommantes (donc signifiantes NDLR). Dire le cabotinage n'est jamais chose facile. Surtout au théâtre. Mais René Dramaturge s'y emploie. Avec une conviction qui force l'admiration ...


 

«Mère Courage au Gymnase-Club»
Création R. Dramaturge (1999)

On entend fréquemment des choses assez virulentes après tes pièces quand les gens essaient de te foutre sur la gueule. Tu serais «une tête de noeud dénuée de talent». Tu préfères le terme de «Philosophe Luthérien» ? Peux-tu t'expliquer sur le choix de ces termes ?

J'aime beaucoup la réflexion de Babar lorsqu'il dit qu'il est roi des éléphants. Mais il faut la prendre aussi dans son acception noire, ce racisme larvé qui sous-entend que celui qui n'a pas de trompe ne peut rester au pays enchanté des éléphants. Ou alors c'est lui qui doit ramasser les poubelles. Le théatre, c'est aussi ramasser les poubelles. Et sans camion benne. Montrer aux gens ce qu'ils ne veulent pas voir. La vieille théorie de la mimésis d'Aristote, en somme ...

Tu crois ?

Enfin, c'est pas là le problème ... Les gens ne viennent pas pour qu'on fasse étalage d'une érudition de classe ...

Pourquoi viennent-ils alors ?

Cinq minutes, là ... On était censé parlé de la mort de l'art ...

Quel rapport avec les poubelles ?

Hé ho ! Tu débutes ou quoi ?

C'est mon stage de fin d'étude en histoire de l'art ...

Ok, laisse moi parler alors ... L'art est mort. Oui. De conformisme bourgeois, de pharisianisme ventripotent.

Pourtant, le conformisme bourgeois, c'est bien plutôt d'aller au théâtre quand les gens vont au bowling ...

C'est vrai qu'au bowling, on n'est pas mal assis. A vrai dire, on n'est pas assis du tout. Tu saisis l'ironie ? C'est d'ailleurs le sujet de ma prochaine pièce : des gens, une boule à la main, vides et froids, monologuant sur le vide existenciel. C'est pas pour rien que j'ai eu 15/20 à ma dissertation sur Camus. La boule, c'est le symbole de la déréliction du monde, de sa pesanteur, cette masse qui les empêche de se gratter l'aiselle, de re-devenir les anges sexués qu'ils n'auraient jamais du cesser d'être, et de baguenauder dans les paturages avec Belle-des-champs. La boule qu'on lance sur les quilles innocentes comme leurs pères se sont lancés sur les victimes de la colonisation.

C'est beau ce que tu dis là ...

Oui, je sais. En fait, c'est nous tous qui sommes beaux. Moi, toi, eux ...

Eux ?

Les gens qui sont mal assis ...

Je n'y avais jamais pensé ...

C'est notre supériorité, pardon, notre mission à nous artistes subventionnés que de jouer aux chaises musicales avec tous les rogatons de la pensée post-flamby ...

 

«Médée contre Billy-The-Kid»
Création R. Dramaturge (1995)

 

A ce propos, ça ne te gêne pas de jouer les démiurges aux petits bras avec l'argent de ces gros cons de mal assis ?

Waaaa l'aut' comment qu'il est poujadiste à donf ! Ouh les corneuuuu !

Non, sérieux, je connais des gens qui ont lu beaucoup plus de livres que moi et qui se demandent de quel droit on leur balance des leçons de morale comme les curés osaient pas le faire au catéchisme et, ce, avec l'argent de la collectivité.

Ecoute, nous avons une mission. La plus belle des missions. Transformer ce sale pognon de merde en création, en clairière de l'être où peuvent venir boire à l'onde pure Bambi et ceux qui se posent les faux problèmes qui font jolis sur la commode du salon. Il faut arracher les gens à leurs représentations sclérosées, ceux qui sont dans la catastrophe, dans l'imminence de la catastrophe, et qui préfèrent ne pas savoir. Du moins ceux des places payantes . Les autres sont acquis d'avance. Ce sont des copains d'ailleurs.

Des emmerdeurs pas cultivés ou trop cultivés prétendent que c'est cette croyance à la rédemption par l'art qui est la pire des aliénation.

Comment veux-tu que ce soit possible ? Il y a un ministère de la beauté conscientisée avec des fonctionnaires arrogants qui lisent à longueur de journée des scripts chiants comme la pluie, et tu voudrais que tout cela soit fait en vain ? Tu voudrais qu'une telle organisation emplie d'incultes cooptés soit inutile ? Tu es en train de me dire l'Etat se donne à la fois les moyens de sa gourmette et donne des postes au cousin qui a raté l'ENA uniquement dans un but de potlatch qui ne dit pas son nom ? Réflechis une minute : 1% du budget, ce n'est pas rien. Il faut bien en faire quelque chose. Alors, si on m'en file un peu pour que je fasse des redites de «Boucle d'or», ça me semble aller dans le sens du progrès progressiste.

Revenons-en à ta conception toute particulière de l'Erotique ...

C'est pas trop tôt ... Bon, on y va : L'Erotique c'est la face noire de l'église, le zizi qui se dresse dans le confessional, les seins en forme de poire de la Vierge Marie dont rêvent les enfants de choeur, le corps du Christ qui aimerait bien faire la couverture de Tétu s'il n'y avait prescription depuis longtemps.

 

«Dans le gymnase des filles judeo- chrétiennes»

Création R. Dramaturge (1992)

 

Mais l'Eglise, c'est pipi-caca-beurk, les méchants !

Ecoute bonhomme, il faut bien que je fasse mon petit numéro ; le plus noeud des lecteurs de Aden baillerait si je lui donnais la soupe sur le puritanisme judéo-chrétien. Le paradoxe, c'est le coup de génie pour les abrutis. Ils se sentent tous émoustillés après, qu'on ait essayé de les prendre par surprise.

Oui mais le pape, on sent que le corps, il a oublié ce que c'était depuis longtemps ...

Depuis que la cousine Anouchka lui a montré sa foufoune en échange d'une souris crevée, je pense ... Mais le pape est un illusionniste ; on ne se tire pas les pattes dans le metier. Je ne peux pas être anti-papiste.

Pour un luthérien, ça me semble pourtant la moindre des choses ...

C'est que tu ne saisis pas l'essence du paradoxe. Et puis, il faut s'interroger sur le corps.C'est quoi le corps ?

Le corps est cette chose qui s'exprime quand l'esprit parle et désire, quand l'homme répond à un appel ...

C'est un larynx, alors ...

Oh arrête, parce que moi des vannes, je peux t'en balancer aussi !

Cool mec ... J'ai encore mon petit laïus à faire sur toutes ces tractations du corps que l'Eglise, et tous les pouvoirs établis ont refusées ...

Comme l'homosexualité ?

Bravo, mec ! Tu vois quand tu veux. Quand tu vas chez Boy Bazar, acheter des marcels en lycra, rue Ste Croix, tu deviens autre chose qu'un simple consommateur, tu établis une relation poïétique avec le vendeur qui essaie de te le vendre quatre tailles au dessus ; quelque chose comme ce rapport de maître à disciple, ce rapport pédérastique dont parlait Platon avec des larmes dans la voix ...

C'est des conneries, surtout dans le cas de Platon ; Foucault a écrit jadis que ça relevait du fantasme.

Ca n'a aucune importance. Le public (places assises ou pas) n'apprécie guère la subtilité et les distingos argumentés. C'est mon travail que de lui donner du prémâché qu'il peut s'approprier sans avoir à lire le mode d'emploi.

Le mot de la fin ?

L'homme ne vit pas que de pain. Heureusement que je suis là, hein ?

Pour sûr !

 

 

Tarbes, janvier 2001

Propos recueillis par Lejournaliste

 

 


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