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«James n'est pas un moraliste, c'est juste un chieur »



 

Depuis Dans la compagnie entre hommes, qu'il a montée en 1992, Talbin Francon est un fidèle des textes de James aux mains d'argent. A quelques semaines de la création du Crime du XXIè Express au Théâtre de la Montagne, il évoque ce qui, dans la « materialität du texte », fonde l'expérience extrême et sans tabou de l'être humain au monde.

 


Entretien avec Talbin Francon

 

Quelle a été votre toute première rencontre avec l'écriture de James aux mains d'argent ?

Talbin Francon : Je connaissais (bien sûr) des pièces comme VSOP, mais je les avais vues, à l'époque hein, dans un courant d'air quotidien, qui ne m'intéressait pas beaucoup à vrai dire. Et puis un jour, miracle, les éditions de Lembrouille m'ont donné à lire La compagnie entre hommes. Là, je dois dire que cela a été un choc dans ma face, je me suis dit tout de suite qu'il fallait monter cette pièce. Mais j'avais l'impression de rien comprendre ; mais c'était pas grave il fallait la monter. Alors je suis allé voir James. On a pas mal discuté de la pièce et bu quelques mousses. Je me souviens de lui avoir dit « Allez, lève la jambe v'la qu'ça rentre, allez lève...», euh non, ça c'était après. Enfin toujours est-il qu'il s'est marré, et huit jours après, il m'envoyait la note du teinturier et un texte de quinze lignes qui s'appelait Center 2000 Pressing confort, un très beau texte, un peu pédagogique, qui explique la mise en scène pour les nuls.

Et aujourd'hui, lorsque vous abordez une pièce de James, avez vous une vision assez claire de ce que sera le spectacle ? Dans quelle mesure cette langue trouve-t-elle sa justesse de l'espace de l'écart, dans le travail des 1000 plateaux ou en roue libre ?

Pour répondre à votre première question, ou à la première partie de votre question si vous préférez, maintenant j'ai les idées claires ; d'autant que Mitoz [ Le traducteur - ndlr] et moi même, on s'entend super bien, donc plus besoin d'aller voir James toutes les cinq minutes. Et puis à force de travailler sur son oeuvre, on s'aperçoit bien, si on n'est pas un manche, comment elle est construite, comment les textes utilisent aussi bien la « langue de Prisunic » qu'un langage métaphoriquement complexe en spirale à double hélice ; et ceci parfois dans la même réplique, hein ! En général, c'est d'ailleurs le signe que tout roule et que ce demeuré de comédien est en train de comprendre la situation qu'il doit jouer.

James est aujourd'hui un des seuls auteurs dont on puisse dire que le théâtre permet de reprendre possession du réel (ou je me trompe) ?

Il vous entendrait dire ça, il vous botterait le cul ...Il répète sans arrêt que tout est dans l'écart, avec des histoires de chaises et de café. Enfin toutes ses pièces tournent autour de la théâtralité de l'imagination du théâtre de l'humanité réelle. Son théâtre n'est pas un théâtre des symptômes, ce n'est pas un théâtre catastrophique ; c'est le contraire, ou l'inverse. Il y a toujours dans ses pièces (en général c'est à la fin) une scène finale qu'il appelle la « Final scene in the dark » et qui paradoxalement est mise en lumière de la salle. C'est un point de tension extrême où quelque chose s'invente, où un personnage fabrique quelque chose ou fait quelque chose. Souvent, il se donne la mort, mais attention, cet acte meurtrier est aussi un acte fondateur. Il y a dans l'acte un point d'humanité en construction qui est le pont détruit. James n'est pas un moraliste, c'est juste un chieur. Il ne se réfère pas à la catégorie du transcendantal apriorétique des noumènes inconnaissables. La tragédie entre pour lui dans un processus de compréhension passive de l'être là du monde, et non dans une purgation cathartique...

On pourrait retenir, pour le théâtre de James, le mot « glucidité». Le titre même de la pièce que vous créez en janvier, Le crime du XXIè express, est assez incroyable, hein, quand même ?

C'est la suite de Un café pour la douze. C'est un monde plein d'officiers en uniformes qui ont pris le pouvoir. Ce qui est fabuleux, c'est que l'autorité n'existe même plus puisque tout le monde est officier ; c'est la première pièce de James où il n'y a pas de soldat...En revanche, toutes les actions des personnages sont dictées par leur rapport à l'autorité : se cacher, se déguiser, ne pas se voir, etc...Les comédiens s'amusent comme des petits fous. Il invente une situation d'un futur possible mais antérieur à notre mémoire. Ce qui est très beau, très fort, puissant, c'est qu'il ne dit pas : « ça va arriver » ou « ça c'est Paris ». Non, il dit : « ça pourrait...» Voire, en tirant un peu le texte, « ça aurait pu ».

James parle à propos du Crime du XXIè express d'une « catastrophe des catastrophes qui pourrait pénétrer le réel centimètre, par centimètre ». Il dit : « La pièce est une parabole, laissez moi vous racontez une parabole sur la vivacité de la lenteur ». Comment envisagez-vous de traduire cette tension synthétique entre la vitesse et la lenteur ?

Heu...Cela se fait ou pas en fonction des situations. Dans le Crime, il y a un personnage qui est aussi bien dans le langage que dans l'écart de langage. C'est un personnage tout droit, qui n'a qu'une ligne de fuite. Puis arrive un autre personnage, un jeune homme, qui fait sans arrêt évoluer la structure de la recherche de la liberté. Il entre, il sort. Il vient, il s'en va. Il raconte que les prisonniers ont un mouchards électronique fixé à l'intérieur du corps. Il raconte comment il faut l'arracher et se propose. Et à ce moment, il se met à danser en tapant des mains, puis il mime un lapin. Il danse parce que c'est l'expression d'une liberté et de la joie. L'autorité elle, lui coupe les pieds. Et il continue à danser sur les mains. Alors l'autorité lui coupe les mains. Et il continue à bouger. Alors elle l'attache, mais il remue quand même les oreilles... La situation est d'une invention incroyable ! Ces mutilations sont encore fondatrices : c'est l'expérience même de ce qu'est l'être humain. Nous avons tous, avec nous, cette coupure du cordon qui est con-damnation, (malgré toutes les pétitions que l'on voudra signer), à la mort de l'être au monde sur la Scène de l'Autre.


St Erbelin la tanière, février 2001

Propos recueillis par Lejournaliste

 

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