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L'art, pourquoi
faire ?
Entretien avec l'ABENA
L'art pourquoi faire ? Un bel exercice scolaire qui encombre pourtant nombre de pages qui pourraient être consacrées à des choses plus pertinentes diront certains, plus aptes à cracher le fiel d'une haine de soi honteusement dissimulée sous des hardes libertaires, qu'à appréhender le monde et à tendre la main à notre frère humain. Notre frère qui rêve d'un monde plus juste, plus beau, plus solidaire.
A Art-ponction-en-mouvement le journal, nous aimons les gens, et nous aimons le lent travail de sape que les subventions ont commencé il y a déjà bien longtemps et qui devrait enfin déboucher à l'issue du seizième plan quinquennal.
Mais nous aimons aussi le débat. Qui est fondement de la démocratie et du respect de l'autre. Respect de ses aspirations, de ses désirs, et de sa volonté de vie plus signifiante. Aussi, toute la rédaction s'est mobilisée pour ce dossier spécial, et espère donner ainsi des signes, des ébauches de pistes, et des arguments classiques, mais roboratifs à tous ceux qui pensent que TF1 ne sert pas la citoyenneté avec des jolies fioritures. Gageons que notre lectorat saura y trouver son bonheur ...
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Hubert Allès est un des fondateurs du mouvement ABENA (Art Bourgeois Egal Non-Art), et tient un discours que d'aucun qualifient d'outrancier et de «facho à la limite » . Après sa lettre ouverte à Télérama qui commençait par « Bande de curés vérolés, je pisse à votre raie putride » qui a fait son petit effet, |
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Dans votre manifeste fondateur, vous dites que l'art n'existe pas, et que c'est une contradiction dans les termes. Le fait qu'il n'y a qu'un seul terme rend votre assertion encore plus passionnante. Pouvez-vous nous expliquer plus précisément votre position ?L'art est une invention bourgeoise apparue au paléolithique quand les chasseurs nantis ont commencé à déposséder les cueilleurs et à établir leur domination. Ils ont réussi le tour de force de convaincre ceux qu'ils exploitaient qu'un peu de pigment sur les murs d'une caverne les rendait d'une essence supérieure, et qu'il y avait lieu de se prosterner devant le badigeon et eux-mêmes par la même occasion. Dès lors, ils ont pu mener une existence de parasites en se gobergeant de la sueur des soumis.
Comme dans Rahan ?
En quelque sorte, et c'est justement un très bon exemple, bien que le ton ironique de petit bourgeois aliéné puisse laisser penser le contraire ...
Modérons nos propos, s'il vous plait, des enfants peuvent être en train de nous lire ...
Ok ... Bref ... Le peuple. Les abandonnés, les exploités, les frappés, les exclus des cadres de référence dérisoirement esthétiques des exploiteurs. Ils ont continué à subir le joug ; chez ces fachos de Grecs, les grands féodaux rapaces, cette renaissance qui n'a été que renaissance/naissance des futurs capitalistes, ce qui a finit par aboutir en apothéose dans le creuset putasso-chichiteux du 19eme et 20eme siècle. Quelle est la première chose que fait le bourgeois pour que sa progéniture puisse commencer à acquérir son capital symbolique ? Il l'emmène au musée. D'où les enfants de prolétaires sont exclus. Ou alors ils viennent avec le lycée comme des prisonniers, avec leurs pauvres habits rapiécés, et les gosses de riches se sentent automatiquement au-dessus de cette plèbe, eux qui sont avec leurs parents, dans leur blazer, et ce pour une sorte de divertissement initiatique. Rien à voir avec le pensum infligé par les représentants de la déséducation nationale.
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Vous nous faites Bourdieu strikes back, là.
Ne me parlez pas de ce radical à la mie de pain qui émarge au budget d'un organisme étatique ! Il raisonne en terme de pouvoir dominant, et ne vise à rien d'autre qu'à la mise en pièce de l'idéal de liberté du prolétariat qui au fond, ne rêve que de feuilleter Rahan (on y revient) et n'en a rien à cirer des polychromies décoratives d'un Matisse.
Oui, mais si on le cite : « Parce que les pratiques les plus nobles et les plus rares leur sont interdites, les cadres subalternes et les cadres moyens peuvent trouver dans la dévotion photographique, esthétisme du pauvre, comme dans toutes les pratiques culturelles de second ordre, qu'il s'agisse de la lecture de revues de vulgarisation, Historia ou Science et vie, ou de l'érudition cinématographique un moyen à leur portée de s'affirmer comme différents. Parce qu'elle ne se détermine que négativement, l'esthétique apophatique des dévots reste déterminée, dans le choix de ses objets ou dans la manière de les saisir, par l'esthétique populaire qu'elle nie.» (Bourdieu, Un art moyen), il va quand même dans le sens de ce que vous défendez ...
Pas du tout ... Bourdieu s'en prend là à sa cible préférée, la middle-middle class, dont personne ne veut faire partie, et qui constitue un épouvantail commode sur lequel taper. Puisqu'il parle de second ordre, en matière de pratiques culturelles, il nous dit implicitement qu'il existe des pratiques culturelles de premier ordre, de vraies pratiques culturelles, auxquelles doivent pouvoir accéder les forçats du turbo-capitalisme. L'art demeure, en tant qu'agent de stupéfaction, le plus merveilleux outil d'aliénation jamais mis en place !
Oui, mais alors, en matière de pratiques culturelles ?
Mais on s'en branle des pratiques culturelles ; c'est une invention de sociologues en laisse ! L'homme du peuple, il n'en a rien à cirer de Médée par Vitez ! Il s'en méfie, et se retranche dans une ironie passive, face aux spécialistes de l'ingénierie culturelle, apôtres du dercervellement par le bon goût. Il a créé sa propre convivialité, ses propres rites, que miment, sur le fond, les dérisoires cérémonies obligatoires de la bourgeoisie.
Vous pourriez être plus clair ?
Lorsqu'ils décident de jouer leur être ensemble, les gens, les vrais gens, se réunissent dans un lieu public, ou semi-public, un espace prétendument privé, un bout de jardin, qu'ils ont mis en commun, en scène pour que le " nous " puisse se manifester dans son extension spatiale. Ils retrouvent les pratiques ancestrales de l'humanité, cuisent la viande sur les braises, boivent du vin, se parlent enfin, et décident parfois, même d'une symbiose des corps après la chaleur des affects en commun ...
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Vous nous décrivez une merguez-party suivie d'une partouze ...
J'attendais ce genre de remarque. Toujours le ton méprisant des laquais de la domination qui ne dit pas son nom. Laissez moi continuer ! Bien sur, ce genre de pratique a été totalement discrédité : c'est prolo, c'est vulgaire, ils sentent la sueur, et les merguez viennent de chez Ed. Ce n'est pas avec cela qu'on va faire fructifier son capital symbolique. Un opéra de Boulez, ça c'est du sérieux : on s'emmerde, des crevures en parlent avec délices dans leurs journaux de raclures social-traitresses, on reçoit des félicitations à peine déguisées pour avoir passé l'épreuve, on fait partie du vrai monde des maîtres, désormais.
Bon, admettons, encore que je craigne que nos lecteurs ne soient un peu déroutés. Dans ces conditions, vous faites quoi exactement à l'ABENA ?
Rien. On ne fait rien. Absolument rien. Il serait aberrant qu'on réitère les clichés de la domination. Même sous le fallacieux prétexte d'une prétendue grève de l'art (qui entre nous s'est justement très vite terminée ne gênant personne) ou du Non-art commercial, bien loin de l'authentique pureté de l'ABENA, et qui n'est que le double pitoyable de la putasserie capitaliste d'un esthétisme de vomissure puante subventionnée. La création, c'est le fascisme. Un point c'est tout. Toute création est une statue monumentale de Brecker qui écrase l'homme du peuple de sa prétendue superbe. D'ailleurs qu'est-ce que l'art naïf, primitif, de rue (appelez cela comme bon vous semble), sinon une tentative d'incorporer au circuit marchand l'homme du peuple ; que dis-je, de le dévoyer de sa mission historique. Lui vendre des nains de jardins ou une tondeuse à gazon ne suffit pas ! Non, on veut en plus attribuer à ses produits le statut d'oeuvres ! Pourquoi, je vous le demande ! Qu'un humble colle deux trois coquillages, et hop c'est une oeuvre. C'est l'impérialisme néo-libéral planétaire dans toute son horreur. Regardez les ravages dans le tiers monde ! Et ces grandes consciences qui pleurnichent et espèrent la solution dans l'achat écologique et autres fadaises : « on va acheter l'artisanat local à un juste prix ». Les pédophiles n'ont pas un autre discours !
Oui mais n'est-ce pas un peu trop excessif quand même ?
Vous me faites bien rire ! Toujours ce minable reproche qui exploite le renversement rhétorique de tout mouvement historique de la Réaction. Mais l'art c'est le totalitarisme ! Il est partout, toujours ! Qu'est-ce que le design et la mode, hein ? Même acheter un radiateur ou une poubelle doit maintenant se juger à l'aune du beau. Les critères esthétiques sont partout ! Acheter des fruits ? Oui, mais des beaux fruits. Et hop OGM et compagnie ! Nous crevons sous le beau, le spectacle du beau. Cette macabre mise en scène est l'anéantissement de l'humanité.
Le beau n'est plus l'objet de l'art enfin !...
Je le sais bien. Quelques courageux novateurs ont bien tenté la nullité comme norme. Mais cela ne règle pas le problème de la norme et de l'appréciation. Beau ou laid, nul ou génial, c'est toujours le produit qu'il vous faut parce que « c'est de l'art » .
Enfin là, nous touchons au problème du statut esthétique de l'oeuvre en dispositif par delà les clichés et les poncifs ; la question tellement basique que tout le monde croit la poser : qu'est-ce qu'une oeuvre d'art ?
Non, vous raisonnez mal, d'ailleurs vous arraisonnez l'art. Le problème n'est pas dans l'extension critiquable du concept (un canapé est-ce de l'art ou pas ?). Vous sommez l'art de vous livrer son énergie comme si l'art avait quelque chose à dire. C'est là qu'est l'escroquerie fondamentale, le présupposé mortifère. L'essence de l'art n'a rien d'artistique, elle est la destruction de l'humanité par elle-même. L'art vient de ars qui traduit la technè grecque. Tout le monde le sait pourtant : la création est destruction. Et la créature détruit son créateur. L'esthétique est justement là pour masquer ce dévoilement de l'essence de l'Art.
Heu...Mais quelle est la praxis de l'ABENA dans ces conditions ? Qu'est-ce que vous proposez, à défaut d'une quelconque poïésis ?
On se contente d'aller chez les gens, de picorer une ou deux merguez et de les regarder dans leur splendeur. Et on les encourage à regarder Derrick plutôt que les sempiternels dossiers spéciaux de Arte sur le renouveau de l'extrême-droite en Europe.
Et comment vos propos sont reçus dans le milieu artistique ?
Assez mal, je dois dire ... On a bien essayé d'organiser des collectifs, mais très vite, ils tombent dans les pièges du socialisme et se vendent pour un plat de lentilles. Tous des putes en chaleur, qui finiront vieilles catins lubriques et moralisatrices à la tête d'un quelconque comité pour l'art ou d'un quelconque centre pour le développement de l'art, etc. L'heure est pourtant à l'urgence extrême. Nous crevons et sommes peut être déjà morts sans le savoir. Le seul programme à adresser aux artistes est : « Cut-up ours veins bloody sucker ! » (Ndlr pour Beaux-arts Magazine: « coupe toi les veines pauvre connard »).
Vezoul, février 2001
Propos recueillis par Lejournaliste