Kébec, le 4 mai 2000

Les tics d'un chef de police

Les occasions de critiquer la police font rarement défaut, soyons honnêtes. On ne croit plus à Robocop ™, ni à Eliot Ness ™.  Qu'il s'agisse du recours à une force excessive, voire de brutalités policières, ou de la manifestation de préjugés racistes, ou d'alcoolisme chronique, les bavures policières sont vertement dénoncées par les médias et abondamment critiquées par l'opinion publique, qui tiennent là un excellent fonds de commerce.  Il arrive pourtant, comme ce semble être le cas pour le chef de police de Miami-Vices ™, que l'éthique policière s'exprime d'irréprochable façon ; et on va voir comment.

Cela aussi mérite d'être noté, car on aurait trop beau jeu de nous accuser de partialité et de mauvaise foi ™, de n'être qu'un vieux jeune con de soixante huitard attardé ™ coincé dans un laisser-faire libertarien ™ incapable de comprendre les réalités réelles du marché, maladie infantile du gauchisme ™. Ou même de se complaire dans la négativité castratrice d'une impossibilité à jouir du monde en ne parlant jamais des trains qui arrivent à l'heure et des entrepreneurs qui créent la richesse.

La toile de fond est suffisamment familière, grâce à nos amis les médias qui nous informent des turpitudes et des faces cachées ™ du monde, pour qu'on glisse rondement sur les détails (en vrille).  D'ailleurs, la saga du jeune Elian a tellement duré qu'on risque de n'en plus voir l'essentiel, car à force l'info-spectacle ™ ça lasse.  L'essentiel, d'ailleurs, n'est pas uniformément honteux. On n'a pas à en rougir, une fois qu'on s'élève à la saisie de l'essence par delà les détails.  Même si les autorités fédérales américaines ont été lentes à faire leur lit, elles ont quand même clairement fini par prendre l'orignal par les bois : l'enfant doit être rendu à son père (puisque sa mère est morte, l'autorité patriarcale c'est pas d'la marde) et ils seront tous deux libres de retourner à Cuba (puisque c'est de là qu'ils viennent, ces chicanos aux dos mouillés).  Pour la première fois en une quarantaine d'années, la Maison blanche et Fidel Castro étaient au diapason et au téléphone. Et c'est beau.

Malheureusement, la communauté cubaine de Miami a choisi l'autre thèse ; peut-être à cause de son anti-castrisme congénital d'Etat.  Le maire de Miami, Joe Carollo, s'est solidarisé avec cette communauté et avec cette thèse par pur populisme électoraliste le vilain, et sans doute parce que son patronyme finit en O.  À tel point que l'autorité fédérale a dû rappeler à ce maire et à cette communauté qu'on ne peut pas ne retenir de la loi que les éléments qui nous conviennent.  Ce serait trop facile. Et le droit c'est pas la vengeance ou la force. Le gentil rappel n'a rien changé : le maire ne voyait rien d'incongru à rompre le lien entre Elian et son père et à bafouer au passage la règle de droit. Comme si on pouvait débarquer sur une plage avec des M16 ou maintenir un embargo parce qu'on en a envie.

Du coup, le chef de police de Miami, William O'Brien, est coïncé au niveau du dilemme (cornélian ™).  D'une part, il lui incombe, comme chef de la police de Miami, de faire respecter la loi et la règle de droit et pas seulement de se goinfrer de caramels (ou de coke).  D'autre part, il lui décombe que son employeur, la ville de Miami, a opté pour la délinquance caractéristique.  On imagine sans peine son état d'esprit de pauvre irlandais.  Sa situation achève de devenir déchirante lorsqu'on lui révèle, tout juste une heure avant l'événement, le plan des agents fédéraux. Car bien sûr les agents fédéraux n'oseraient pas cacher la vérité à quelqu'un qui peut quand même leur nuire, car le mensonge c'est pas beau.  O'Brien doit-il révéler à son maire qu'un raid fédéral se prépare ? Oui mais s'il le dit, le vilain maire déliquant va faire échouer le plan et bafouer une fois de plus le droit. Doit-il, au contraire, laisser la légalité suivre son cours ? Oui mais il s'agit d'une faute professionnelle pour laquelle son employeur peut le sanctionner et donc le priver de son emploi ; et ce sont les fédéraux qui commandent...

Ce brave O'Brien est placé, comme à peu près tout le monde, à l'interface entre le pur choix éthique de la conscience morale et le calcul égoïste de son intérêt au mépris des belles et nobles convictions qui fondent son job .  Il fait face à la quadrature du cercle et à Max la menace. Ethique de conviction ou de responsabilité ?  En démocratie, en effet, on ne veut pas que le pouvoir politique contrôle la police de trop près, sinon on crie à la dictature mais on ne veut pas non plus que la police échappe au contrôle des élus et devienne un État dans l'État sinon on crie à la dictature.

Dans le cas du chef O'Brien, la réponse a été claire.  Il n'a rien dit à son maire du plan mis au point par les agents fédéraux, car, a-t-il expliqué, son maire avait déjà explicitement pris position contre la règle de droit.  Le mettre au courant équivalait à mobiliser instantanément et émotivement la communauté cubaine de la ville. pour ceux qu'avaient pas compris. Donc lui obéir à ce moment c'était obéir à un déliquant, et légalement on ne peut vous forcer à faire un acte illégal.

Mais O'Brien, logique jusqu'au bout, va plus loin.  Même s'il sait n'avoir fait que son devoir, il sait aussi que le lien de confiance entre le maire de la ville et lui n'existe plus. En plus le maire lui a dit qu'il ne l'aimait pas et n'avait jamais aimé les roux qui puent.  Il tire donc de la situation nouvelle la seule conclusion correcte : il démissionne. Il n'attend même pas de se faire virer et palper 100.000 000 $ US d'indemnités pour licenciement abusif.  Il affirme ainsi que la police peut et doit respecter son éthique à elle, même quand les élus lui demandent le contraire, mais il reconnaît du même souffle que les élus demeurent malgré tout le pouvoir suprême et qu'un chef de police n'a qu'à se retirer sur la pointe des pieds s'il a perdu la confiance des élus. Et c'est de là que vient toute la difficulté.  O'Brien, visiblement, a compris deux choses (je vous fais une paraphrase si vous avez pas bien compris) : il devait obéir à la voix éthique de sa conscience morale même si elle lui recommandait de désobéir à l'autorité municipale, mais il devait ensuite assumer les conséquences de cette louable désobéissance (et arrêter de boire). Un peu comme dans Code Rouge ™.

J'aime assez l'analyse (qui m'a arraché des larmes de bonheur) par laquelle O'Brien explique son attitude : « La seule chose qui me préoccupe est de faire ce qu'il faut et non de faire du cash.  Si vous vous inquiétez de perdre votre travail, vous ne faites pas ce métier. »  Chapeau bas monsieur ! Le royaume des Justes vous est ouvert. Une bien belle histoire qui met du beaume au coeur de tous les moralistes, qui ne conçoivent la moralité que dans la réduction chrétienne de la conscience et non dans sa dimension politique ; et accesoirement comme sacrifice du pieux dans le vilain monde des intérêts. Il ne reste plus à Joe Corallo qu'à s'étouffer de honte.








© Laure Belleplante / Les Éditions Cybarites, 1999, 2000, et à venir