HISTOIRE DU PRÉSENT

Recherches

Olivier SIROP*

Gilles RAPEAU**

 

Le triple sens aporétique du camping dans la Lebenswelt

Au-delà des clichés sur les « beaufs en vacances », l'importance et le développemnt du camping soulignent qu'une « associable-sociabilité » souterraine et mainstream est à l'oeuvre. Les personnages du cinéma et des bandes dessinées malgré leur aspect caricatural de prolo nous introduisent en fait à l'apodicticité de la natürliche Einstellung des campeurs qui vivent «les uns sur les autres» dans une intensité doxique du quotidien suprenante...

Contre les moustiques, un seul remède : le suppo

 

 

 

 

Le camping est présenté comme une pratique sociale informe, pétrie dans de profonds clichés et sans spécificité apparente. Du moins, tant que les enquêtes sociologiques qui tentent d'appréhender avec prudence le phénomène n'ont pas totalement reconstruit l'objet à l'aide de données factuelles éparses qui ensembles, fourniront la trame de la révélation. Derrière le flou apparent, où les catégories sociologiques classiques semblent impuissantes, se tisse une uniformisation des perceptions du camping ; et la triple synthèse transcendantale c'est bien pratique pour plaquer immédiatement les catégories de l'entendement commun.

Tout d'abord, chaque été 7 millions de Français et 3 millions d'étrangers campent en France (1). Les guides Suce, Egérie et Micheline repésentent une vente d'environ 100 000 exemplaires pour la France. On a donc un phénomène qui dure et qui représente une part considérable (11%) de l'hébergement de loisir. En outre, dans cette massification touristique, la tourista (2), le campeur occupe une place privilégiée. Pour le dire de manière populaire,ou triviale, le campeur est désigné nominativement et symboliquement comme le roi des idiots (3). C'est dans la prise au pied de la lettre de ce cliché ordinaire qu'il nous semble nécessaire, et judicieux, de caractériser notre ébauche de recherche d'investigation sur le camping, car la doxa est un bon point de départ (et d'arrivée).

 

CLICHÉS DU CAMPING

 

Le campeur comme touriste n'échappe pas à un certain nombre de clichés, qui plus que les chiffres, mettent dans l'ordre les impressions collectives plus ou moins conscientes, voire inconscientes, qui se déclenchent à l'audition ou la vision ou à la pensée du mot « camping ». Ces images ont été largement relayées par les médias tentaculaires et présentent le campeur comme un touriste aliéné dans le film Les bronzées, Michèle Blanche bivouaquant sur la plage est tantôt violentée par les coups de bites, tantôt par la soif insatiables de chiennes.

Les bronzées, film de Marc Aussel, 1978

Le sac de couchage,ou la serviette de plage n'est plus un cocon où l'on s'endort paisiblement, mais une protection désespérée face à ces expressions minuscules d'une nature qui en veut à la peau du campeur, voire à son cul. Le campeur est bien celui qui se fait dévorer par la petite bête et qui ne trouve aucun repos au moment des vacances. Au rythme épuisant du travail vient alors se superposer l'insupportable éden des congés payés. Mais certains y vont pour ça.

Dans le film Les randonneuses, sont reprises les situations grotesques du campeur. Le groupe de copines se trouve confronté aux déplaisirs du camping : démontage de la tente, vol de petites culottes, inconfort de la douche froide et de l'hygiène douteuse, promiscuité de l'abri, repas difficile à réchauffer ou agression nocturne par les bouseux du coin.

 

Les randonneuses, film de BB Root, 1997.

 

L'INVERSION DU QUOTIDIEN

 

Derrière la dimension péjorative de ces clichés, où le camping ne serait que le reflet d'un quotidien aliéné et abrutissant, se cache en fait une raison sensible, une intensité souterraine, qui fait sens (et mal) pour le campeur. Si le cliché déstabilise l'homme de la rue, le fameux monsieur Toulemonde, par son côté cru, on peut même dire que le campeur en use et en rajoute. D'accord, c'est du cinéma, comme on dit familièrement, mais dans ce double jeu entre le spectateur et l'acteur, on ne saurait, au juste, dire lequel est le plus pervers. Et puis, pourquoi ne pas avoir fait des études pour être notaire ?

 

Les deux images dont nous venons de dresser les contours nous écartent de l'obscurité vide des enquêtes sociologiques pour nous transporter au coeur d'un univers de sens en fusion, et tout cela, grâce à la petite lampe de poche qu'est l'intelligence, doublée d'un bon goût. Ces contours mettent en relief une forme de la vie, et même le monde la vie, Lebenswelt. La scène du film Les bronzées ne fait que traduire ces impressions sensibles minuscules mais tellement riches de sens, que tout un chacun éprouve en se couchant dans sa tente ou sur sa serviette de plage ; même monsieur Toulemonde.

Cette puissance cachée propose alors une véritable alternative au social (naturisme), dans le sens où elle inverse les polarités du quotidien : ce n'est pas un rétrécissement sur le quotidien qu'elle provoque, mais plutôt un élargissement pour trouver son unité dans une ambiance sociétale. Vivre pour vivre recouvre alors tout son sens dans cet exceptionnel côtoiement de l'autre, pour enfin fournir les paternes de formes élaborées sur la colline sacrée...


* Responsable du Groupe de Recherches sur l'Anthropologie de la Vie Enthousiaste (GRAVE) au Centre d'Etude sur l'Actuel du Quotidien (CEA)

** Université de Kinshasa X, Centre d'Ethnologie Française.

 

(1). Lapinot F., Le camping cékoïdon ?, Paris, PUF, 1996.

(2). Nous faisons référence ici aux travaux de Urbaindouche J.-D., Encore à côté des chiottes !, Paris, 1993.

(3). SCHUTZ, Snoopy et le quotidien. Phénoménologie des sciences sociales, Paris, 1987.


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