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INTERLUDE
LA MILITANTE AUJOURD'HUI QUI JOUE A QUOI ? EST-CE JOUABLE
?
par Dany
C. Sibon
psychanalyste et professeur de mathématiques à
Paris (dans le VIIIè).
uelqu'un dans
le public s'est exclamé tout à l'heure
à propos d'une militante : « Encore une
pétasse mal-baisée ! T'aurais des gosses tu
f'rais pas chier le monde ! » Étrange saillie,
qui témoigne peut-être d'un certain manque
d'éducation, une trivialité
plébéienne (« avoir des
gosses » c'est à dire posséder et exhiber
son phallus), mais ce n'est pas le public qui fait
l'éducation (sinon où va-t-on ?), ce sont les
marchands de Spectacle qui croient savoir ce qu'il veut,
comme si le désir avançait sans masque ni sans
corps. Alors
quoi ? Le psychanalyste n'est-il pas
précisément dans ce noeud du problème
à double hélice où le désir
matriciel se dévoile tout en se cachant telle la
Nature,
insaisissable et toujours à dé-chiffer, par le
projet fou d'une combinatoire divine ? Qu'en est-il de la
muflerie, voire du sexisme comme l'impossible
jouissance-de-l'Autre ? Deus
sive Natura. Sans
entrer dans les schèmes structurants et
dépassés d'une pré-disposition à
la crédulité du sentiment océanique
chez la militante, voie où se sont fourvoyés
de nombreux spécialistes, osons poser l'innommable
hypothèse : et si dans l'en-deçà de la
pulsion, se jouait ici même un rapport authentique
à la vérité parce que toujours
refoulé (« chier le
monde ») ?
Le
public pré-oedipien, lui, veut vivre, c'est son
désir, il a un narcissisme inouï,
magnifié et magnifique tant qu'il reste « bon
» c'est-à-dire tant qu'il n'est pas cannibale et
cannabalisé ; il jouit d'être lui-même,
il aime ce qui le réjouit, il se réjouit de ce
qu'il aime, il se jouit
lui-même ; et quand cela opère bien, c'est cela
qui est « top good ». Presque
l'auto-érotisme du Dieu païen. Mais le public
c'est aussi du collectif, du lien, c'est même une
foule de collectifs, une foule de liens comme la ficelle qui
entoure le rôti, ce qui emprisonne la chair, qui
sera consommée, donc son désir d'être
symbolise un certain pulsion de vie en même temps
qu'une pulsion de mort, par la violation du premier
inter-dit au stade de l'oralité, aussitôt
produit, aussitôt avalé ; c'est ce qui excuse
son amour propre plutôt énorme, qui n'est que
le pendant de son
angoisse de castration. Voilà d'où venait la
voix, son lieu (topos), son corps propre. Est-ce pour autant
une raison de jeter, comme « on » dit l'eau du
bain avec le bébé ? L'inconscient de l'analyse
n'est-il pas précisément dans cet
impensé parce que censuré qui refuse la venue
de l'immonde mal-formé, qui évacue les eaux en
prétextant une extériorité ( «
l'eau du
bain »)
comme si l'accouchement avait déjà eu lieu, ou
mieux comme s'il ne devait surtout pas avoir
lieu , c'est
dire prendre place, s'incarner dans un espace qu'on lui
refuse parce qu'on lui dénie un corps ?
Tout
cela n'exclut pas que chacun doive s'affronter à la
question de son « engagement », et supporter que
le train de sa vie, qui suit une voie sinueuse (alors
même que la modernité insiste sur la «
vitesse» c'est à dire le « vit(-au-f)esse
» ; fierté bien française du TGV : «
Très Gros Vit » ), s'arrête parfois
à une station nommée « bêtise
» puis reparte, passe par une autre appelée
« autrement », n'y reste pas trop longtemps car
elle risque de changer de nom, de devenir bête ou
ringarde, chacun cherche un chef de gare ou un chat, figure
paternel, qui saurait accueillir son désir
narcissique. Cela fait partie du jeu de la vie que d'en
passer par les points vifs et les points morts de son
voyage, d'accepter d'être parfois le jouet du jeu qui
nous échappe, d'en ressaisir quelques bribes dans les
horaires (« correspondance pour Vezoul à 16 H 34
»). L'autre jour, à la Fnac où
j'achète des disques, j'ai croisé un
collègue que je voyais très peu et qui m'a dit
: « Je crois que je vais me donner la mort parce que je
n'ai plus rien à donner » - « Et qui t'a
dit que tu n'as plus rien à donner ? Tu peux
léguer ton corps à la science par exemple pour
que des étudiants s'amusent à mettre tes
couilles dans les sandwichs des étudiantes » -
« C'est mon ami, qui vient de me plaquer. Il m'a dit
qu'il avait pris de moi tout ce qu'il y avait à
prendre ». Et voici qu'en hâte, entre deux
rayons, j'ai tenté de marchander : « Tu ne peux
pas mesurer ta vie à la valeur que donne ce type
à ton cul, tu n'as pas vécu tout ce que tu es
appelé à vivre, tu ne dois donc pas mourir,
c'est mathématique. » Et lui : « Justement,
je pense avoir tout vécu, je me sens tout à
fait nul, d'ailleurs j'ai pris cet album de P. Obispo
». Et moi : « On a beaucoup de je dans son jeu, et
le « je » qui te trouve nul n'est qu'un « je
» parmi d'autres ». J'ai même ajouté,
sentant la mayonnaise prendre: « Ce serait dommage de
manquer ce lieu de vie passionnant où l'on se sent
vraiment une grosse merde, déjection du monde,
où l'on n'a rien à donner, où c'est un
désert pur mais où l'on sait qu'il se passera
quelque chose, qu'il passera quelqu'un, forcément.
Même un bousier. Et puis c'est arrivé à
des gens pas mal du tout, tiens, Rimbaud, il a cessé
d'écrire des vers, il est parti faire du commerce et
il est même revenu avec un désir d'être
père, lié sans doute à un membre en
moins ». Mais je sentais qu'il était un peu con
; c'était un grand mélancolique rose et roux
qui sentait l'ail, déjà assez « mort
» ; visiblement il avait joué sa mort au 421
comme si l'on pouvait abolir le hasard, et me parlait de
l'autre côté, des coulisses, déjà
dans l'arrière-scène ; il
était hors-jeu, hors de son je ; et mes appels du
pied supposaient un goût du jeu qu'il n'avait plus, un
amour de la vie, une vie d'amour, une envie de jouer avec
des parts de soi, un envie de soi à part, et de
trouver la part qu'il faut, pour changer de cap et repartir
d'un bon pied, bon oeil. Oedipe toujours. Huit jours
après, j'ai appris qu'il s'était pendu.
Jocaste encore. Façon dure et mélancolique de
suspendre le jeu du pendu, car tout je est «
autre-du-rébus-pour-moi». Mais rien à
foutre, j'avais trouvé une compilation des Bee-gees
en promo.
Revenons donc à la militante jouable, qui
dépasse le jeu, au jouable de la vie où la
militante se ressource pour être active. Ici à
Avignon, où était Jean Vilar dont je suivais
tous les spectacles avec l'admiration béate d'un
jeune ado frais débarqué de Marrakech, les
poches pleines de loukoums, mais si heureux de dormir sous
le pont d'Avignon, où l' « on » danse. On
n'en est plus là aujourd'hui, la chose s'est «
radicalisée », dit-on ; vers quelles racines
?
C'est la
question. Certes, la militante reste un « pas-soeur
» de beaux textes et de textures textuelles en cours de
trame, textures vivantes de chair et de liens dont les
lambeaux font la vie qui se renouvelle et se défait
de jour en jour, à la MJC. Dans deux de mes livres,
j'indique d'ailleurs ces points-limites du jeu de
l'être où un danseur en pleine torsion es
orages, semble vouloir changer de peau tel Python, se
dévêtir de ce-qu'il-est pour accéder
à son meilleur possible ; ces points-limites
où l'acteur du Spectacle doit changer de jeu et
transmuer sa présence, son histoire, son
passé. Au passage, ça fait drôlement
résonner l'expression devenue banale : les
inter-mutants du spectacle ; comme si l'intermutance
était déjà dans le réel et
qu'ils la jouaient avec leur vie en étant aux
interfaces des mutations, dans la béance qu'ils
portent et apportent à pleines mains. Ce jeu englobe
et la catharsis d'Aristote et la posture critique de Brecht
et d'autres postures ou impostures intellectuelles, dans
l'infini des possibles jamais actualisables ; ce message
plutôt simple et silencieux qui dirait : « Vous
êtes plus baisable que vous n'êtes ; entre votre
être et ce que vous êtes, il y a du jeu à
l'infini. Alors viens me voir après l'AG qu'on
discute des mentions spéciales ».
Cela va
beaucoup plus loin qu'une esthétique dont le fin mot
est d'interpréter le non-dit, de faire entendre ce
qu'il y a dans le « derrière », comme si le
derrière importait plus que le devant, comme si on
n'avait pas mille autres faces que les six faces d'un
rubis-cube où l'on voudrait nous encuber. Comme ce
metteur en scène à qui j'ai envoyé La
Passe-à-dix-sacs (c'est ma pièce ; j'ai eu de
la joie à l'écrire, et vous verrez c'est
contagieux si vous l'achetez) et qui m'a répondu :
« C'est génial, mais je ne vois pas ce que je
pourrais dire à mes acteurs s'ils la jouent, et puis
les subventions ne sont pas encore votées ».
Justement la pièce ne joue pas sur les dessous de
table d'un petit-jeu-et-triqué mais sur la
passe
elle-même ou le passage que tout recherche : où
l'on passe à un autre jeu, un autre cadre, et
où il faut trouver la passe hors du cadre, y compris
par derrière.
C'est ce que je ressens quand je vous parle : j'improvise,
je n'ai pas de texte, je fais le vide dans ma tête.
Vous le sentez sûrement à présent.
J'essaie de jouer le jeu d'une idée, d'un fantasme
qui insiste, pour l'amener au point de non-retour où
son jeu narcissique va changer, le mien aussi, que je
perçois dans son changement instable, et l'on passe
dans un autre territoire inconnu qui va, lui aussi, vouloir
se poser en idée, imposer ses idées, son
cadre. Mais l'essentiel, la pensée, c'est cette passe
entre-deux idées, elle passe par un lieu qui existe
dans la mesure même où elle le crée,
vide d'idées ou surchargé cela dépend,
mais libérant une émotion, une secousse
d'être qui pulse la pulpe. Quand on passe et repasse
par ces « suspens » sans « vomir », sans
être réduit au silence cubique, c'est bon
signe, c'est la pensée, c'est que la pensée
fait signe, que ça répond, que ça donne.
Penser c'est toujours improviser devant un public des
idées dont certaines ne pensent qu'à elles
hors de tout cadre mais dont d'autres, plus ouvertes,
transmettent leurs vues lointaines au delà de la
fenêtre.
Encore faut-il qu'il y en ait un qui veuille jouer, au moins
un, l'autre. Un
jour une militante qui jouait à la mère
d'Hamlet m'a dit : « J'essaie de fabriquer quelque
chose, qui sonne un peu autrement ; mais voilà, celui
qui joue à Hamlet ne veut pas jouer avec moi, il se
dérobe, il me déstabilise ». J'ai donc
appris que sur la scène de la vie, un militant peut
vouloir réparer son narcissisme branlant en
déjouant le jeu de l'autre. Il paraît que c'est
courant, enfin dans le monde du Spectacle. Et cette femme me
disait, en somme : « Il veut pas jouir avec moi ».
Parole millénaire. « Maman, il veut pas jouer
avec moi ! - Eh bien fiche-moi la paix, je suis en pleine
réunion ! » Au fond, l'exclusion - ce grand
bateau ivre de la flotte idéologique, ce
thème-bateau re-battu du social veut dire d'abord :
« Ils veulent pas jouir avec moi ! » Certains
ajoutent : « Alors moi aussi, je joue plus avec eux !
Et même, de temps en temps, j'irai leur casser leur
jouet, avec les copains . On leur coupera les couilles.
» Et c'est quoi, faire groupe, être en famille,
à table ? C'est jouir ensemble, à se
reproduire, à s'aimer, à se battre, à
se quitter, à se retrouver ; à chercher le
symbole du je. À penser ensemble aussi ; mais c'est
plus rare, car souvent on fait groupe pour marquer ensemble
un certain point d'impensable, d'où les militants.
C'est qu'il faut être fort pour ne pas jouer le jeu de
la mère ; plus fort qu'Hamlet, qui arrive juste
à la sur-prendre, à peine.
Mais j'en viens à une autre idée, plus
précise, plus précieuse : c'est qu'avec le
mouvement de la société - progrès ou
pas, peu importe - avec la technique, la rupture des liens
traditionnels, l'émergence de nouveaux liens,
l'esseulement des individus de masse et leurs façons
de le tromper avec de nouvelles libertés et des
contraintes qui vont avec, voici que il y a eu mutation.
Pour cela, pour vivre, il faut supporter l'envie des autres
et leur mépris, leurs fautes de goûts, leur
différence. Les
deux procèdent de la même source, la jalousie,
ce vieux kangourou qui fait des ravages mais sans lequel nos
ancêtres Adam et Ève seraient restés au
paradis, à l'état de couple-de-puceaux. Si
nous n'étions pas, un moment ou l'autre, envieux par
pro-vocation, provoqués par l'envie, lancés au
devant la scène par le
désir nous serions tous affalés par terre,
dans notre merde. En tout cas, ne demandez pas trop aux
collègues ni à votre patron ;
proximité, reconnaissance, compréhension,
accueil, échange, partage, don de soi, et puis quoi
encore, une
participation au Capital ? Le rapport à l'autre n'a
pas à être d'emblée immédiament
sublime, on peut le rendre tel, d'accord, mais ça
demande toute une vie ; en attendant, c'est
déjà bien qu'il soit vivable, jouable. Je vous
signale que la première jalousie entre semblables,
entre frères, dans La Bible, ça produit un
meurtre : Caïn-Abel. Alors faut faire gaffe et pas
jouer avec les allumettes. Et ce n'est parce que ce Dieu
jaloux leur a fait la vacherie d'en préférer
un, car un jour ou l'autre, deux semblables trouvent
toujours une différence qui les écarte l'un de
l'autre, les met en conflit, et les rapproche dans cette
différence
même, du même de l'Autre. L'important est que ce
conflit ne soit pas un pur face à face mais qu'il les
mette l'un et l'autre face à leur acte dans une autre
position, à l'infini de l'être où chacun
peut refaire son je autrement
qu'être, comme
dit Lévinas.
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