Ce que le camp fait de nous.
Le camp et ses questions. Pourquoi les gens claquent-ils des dents à la Kolyma au lieu de regarder les aurores boréales ? Pourquoi n'y a-t-il jamais de vendeur de chi-chis dans les camps ? La parole à un sociologue.
Par Pauline Futefute
Depuis quand va-t-on en camp ?
Robert Matuvu *. Longtemps la taïga faisait peur, avec ses ours et ses samoyèdes sodomites. Elle est redécouverte vers les années 30. Les gouvernements de l'époque officialisent ses bienfaits par le travail en dessous de -40°. On y meurt dès le début, à coups de trique taquins ou de bottes ferrées dans la tête, si la faim et l'épuisement ne suffisent pas. Mais tout ceci ne sont que des brimades bon-enfant de cohésion sociétale et je vais dire trop visibles ; comme toujours, la méthode la plus efficace reste le mépris, qui discimine dans le groupe social, et stigmatise symboliquement quelques uns. Aux débuts, ne va pas en camp qui veut. L'oural reste réservée à une élite.
On ne se promène pas ?
Non, la pratique de la marche n'est pas vraiment encouragée ; et puis c'est assez dur : il faut traverser le pays du nord au sud, puis la Chine, l'Himalaya, tout ça pour arriver chez ces putains de rosbifs en villégiature à Delhi. Le trekking est une invention récente, contrairement à ce que l'on peut à première vue penser. Et à l'époque, on est pas habitué comme maintenant à la cuisine du monde, donc partager du déguelis de yack avec l'indigène ne va pas de soi ; encore cette barrière mentale avec l'autre à travers sa nourriture qui en symbolise l'altérité indépassable et fondatrice.
Mourir, ça vient plus tard alors ?
En 1932, Coco Chanelovski fait scandale en se promenant les mains dans les poches au lieu de scier du bois à la petite cuillère. L'administration reste sur ses positions, et l'envoie en forêt faire une petite promenade en compagnie d'un peloton d'exécution. En France, on encense Aragon à la même époque.
Aujourd'hui, va-t-on moins en camp qu'après la guerre ?
On préfère actuellement crever de faim à Moscou ou être flingué par la mafia géorgienne, c'est plus hype, question de standing. Néanmoins le camp, malgré son côté « loisir de papa » a encore de nombreux adeptes qui rêvent de grandes vacances qu'ils ont perdues depuis longtemps. Il y a cette nostalgie de la datcha dans toute une partie de l'ex-nomenklatura (ceux qui ne touchent rien du FMI).
Les fameux méfaits de la balle dans la nuque n'ont-il pas nuit à l'image du camp ?
Oui et non. On ne peut pas tout résumer à une image, c'est plus complexe, même si les prestations offertes participent bien, dans leur spécificité, à l'image de marque construite à travers le lien social de l'attente de masse. D'ailleurs, le social et ses représentations sont construits par ceux qui reviennent de vacances …
On s'ennuie beaucoup au camp ?
C'est un espace où l'on redevient maître de son temps pendant la nuit. On n'a plus les contraintes du métro-boulot-dodo. On ne veut rien faire, et puis on est très fatigué. C'est comme un sanatorium avec des chiens loups qui viendraient vous sortir du lit pour vous inciter à faire une petite balade par un petit froid piquant.
On y travaille beaucoup alors qu'on pourrait plutôt regarder le paysage …
Le travail est une activité campeste privilégiée. On s'immerge dans un monde fictif empli de normes satisfaites, de héros du travail sur des tracteurs avec des gonzesses plein les bras, et de libérations anticipées au son des balalaïkas… Mais vous n'avez pas tout à fait tort, la contemplation de la nature et de son paysage est un vecteur fort, en terme d'identité pour le groupe social, qui se raffermit dans ce contact avec la nature.
Etre en uniforme rayé, c'est se montrer ou se camoufler ?
En camp, l'homme quitte son costume de ville, quitte les signes qui permettent aux autres de l'identifier socialement. Il peut se faire passer pour qui il veut (sauf un gardien, ou un chien). Il peut rencontrer des gens qu'il ne rencontrerait jamais sinon. C'est un brassage formidable !
Le camp, est-ce un retour à la nature ?
Non, le camp réel, c'est trois babas en train de jouer Simon et Garfunkel à la gratte autour d'un feu, en fumant un mauvais canabis poussé sous lampes dans leur placard. Rien à voir avec l'idéal de camaraderie virile, industrieuse et régénérante du camp.
Au camp, on mange de préférence quelques racines bouillies dans un hectolitre d'eau chaude, pourquoi ?
Comme on est près de la nature, on est très nature. Tout simplement. On retourne à l'état pré-primal, on redevient lémurien et pourquoi pas proche de son être vrai …
Le fait de peser douze kilos tout mouillé, est-ce érotique, ou pas ?
Contrairement aux idées reçues, le zek n'essaie pas de séduire par son côté décharné et ivoirin. Non, au contraire, il recentre son désir sur un bol de soupe, cette bonne vieille soupe d'antan. Il redevient lui, et peut tisser des liens sociaux difficiles à gérer le reste de l'année, comme vider les latrines pour un supplément de pain.
Oui, mais les célibataires ?
Tous les zeks sont célibataires, les meufs sont dans des camps à part, et creuser avec les dents le canal Vladivostok / Kremlin-Bicetre, ça occupe suffisamment pour ne pas penser à la gaudriole …
Oui, mais les aventures de vacances ?
Putain vous êtes lourde vous ! Apa zizi dans foufoune, point barre ! Ou alors, entre hommes uniquement ; et encore, bander par -40° exige des qualités hors du commun. Seuls les esqimaux y parviennent, et encore, une fois enduits de graisse de phoque ; mais il faut supporter l'odeur...et les esqimaudes, mais c'est un autre problème. Vous savez d'ailleurs, qu'une des lois de l'hospitalité en terres arctiques, consiste à offrir sa femme pour la nuit, et que les règles de la parenté sont beaucoup plus souples qu'ici...Attention, je ne suis pas en train de réhabiliter la théorie des climats, mais on sait bien qu'il fait mieux vivre là où il fait chaud...
Oui tout à fait, mais on voit moins de seins nus …
Vous savez, encore une fois, par -40°, cela se conçoit aisément. Et puis le terrorisme des seins nus dans les années 70 n'a pas vraiment touché l'extrême est de la Siberie. Ces peuplades ont su rester rustiques au sens noble du mot, un peu comme les normands ou les québécois...
On voit aussi moins de jambes poilues ...
La soupe homéopathique de rutabaga faisandé a des effets bénéfiques sur la pilosité disgracieuse.
Quelle attitude a l'homme au camp ?
L'homme investit le camp comme un chat un chenil. Il cherche la sortie, le bureau des réclamations, le buste de Lénine. Il n'arrive pas à croire qu'il ait pu bénéficier de vacances aussi somptuaires et tient, avec une modestie qui l'honore, à faire bénéficier quelqu'un d'autre de cette chance. Son délateur, dans la majeure partie des cas …
Pourquoi tout le monde va au camp ?
L'agglutination dans le camp est recherché par les GO. Il n'y a que comme ça qu'on peut espérer extraire assez de charbon pour alimenter la loco qui amène la fournée suivante. Les GM, eux, préféreraient certaines commodités et un relachement de la promiscuité, car contrairement à la plage où l'on va pour voir et être vu, le camp engendre un certain goût de la dissimulation. Mais le camp s'est aujourd'hui démocratisé.
Robert Matuvu est sociologue comme d'autres sont ramoneurs. Par vocation. Il a écrit un livre qu'on a tous compris, et c'est pour ça qu'on l'invite. Aussi parce qu'il a eu le bon goût de sortir son bouquin sur les « rites balnéaires » en même temps que notre spécial « Régimes pour l'été et se trouver un mec pas trop con bien membré qui peut si possible lire autre chose que l'Equipe ».