EVE HAINE

M

E

N

T

La littérature excédentaire

 

Le succès médiatique rencontré par L'Insexe ne devrait pas faire oublier que Christelle Manchot est un écrivain. Son livre est là pour le rappeler, comme toute l'oeuvre bâtie pour faire reculer nos propres limites de la perception. Et nous aussi.

 

Il est étonnant (non ?) tout autant que peu suprenant que le sixième roman de Christelle Manchot soit devenu l'événement de cette rentrée littéraire. Etonnant car ses livres ne se donnent pas facilement au lecteur, il faut les payer. Il faut reconstruire les séquences, la reliure avec de la colle, avaler des répétitions incessantes. Mais ce succès médiatique est peu surprenant quand on sait que l'auteur travaille sur la frontière très fine qui sépare la réalité de la fiction, ou plutôt la réalité de la littérature fictive. Et que c'est comme ça tous les ans.

Ça sonne vrai et rock pour une bonne partie des médias qui s'est emparée de cette jeune figure des lettres (mais pas nous), c'est pain béni : on ne parlera pas de roman mais de témoignage sans fard ni rimel, où elle montre tout, où les autres sont habillés. On ne parlera pas de l'écrivain mais de la femme. Christelle Manchot le sait : "ce livre va être pris pour ce qu'il est ; comme une merde de témoignage. Premièrement. Voilà ce que je veux dire." (p.197). Elle prend donc le soin de glisser plus d'un ver dans son fruit (un frère pur dans son lit).

Constitué de deux parties peu distinctes, L'Insexe a de quoi irriter, surtout dans ses cent premières positions. Christelle Manchot narre la crise amoureuse qu'elle vit avec une autre femme, Marie-Chantal, dont les parents, trapézistes sur la brêche, partent au Kenya. Elle lui téléphone cent fois sur sa Mobicard, elle joue une comédie qu'on croyait réservée aux jeunes lycéennes et au cinéma d'Auteur, elle se regarde pleurer, elle nous dit qu'elle pleure, là, justement en écrivant, elle écrit qu'elle pleure, ça la fait écrire, et pleurer ; forcément. L'écriture ; ça pleure. Elle mélange tout, elle malaxe tout, met en presse et elle va trop vite. Elle se coince.

Mais bon. On s'en fout un peu. Et même, c'est un peu pauvre, côté imaginaire. Ça fait un peu chabada bada et on verrait bien Marc Dorsel se coller derrière sa caméra pour nous tourner Une femme et une femme sur les plages de l'île de Ré, à Malibu, coco.

 

Mais la langue va vite. Deux trois mots, un point, deux trois mots un point. Limite autiste télégraphique durassien. Ça file, comme la chiasse et ma foi, on file. Puis, changement de ton, changement d'écriture : le livre prend le temps, fait une pause ; Christelle Manchot nous parle un peu plus à nous, c'est sympa. Même si c'est pour nous dire : "Je vous encule. Je vous hais. Je voudrais ne pas savoir. Je sais que vous pensez. Toujours la même chose et tous pareils. Des veaux et je vous déteste. Je vous encule" Surtout elle se parle beaucoup à elle-même. Commence alors une dissection du sujet Manchot. On croyait lire un roman et en fait non ; on entrait doucement au coeur même de la folie. On a mangé le fruit distraitement, le ver était dedans, tant pis pour nous. On a mangé le verre avec. MescalIne.

Ce que l'écrivain fait est un exercice sans faille de haute voltige. La passion amoureuse n'est, finalement, que le symptôme d'une folie dont l'origine incomberait à la relation oedipienne que le personnage Christelle Manchot a eue avec son père. La vie n'est pas l'écriture (même si l'inverse peut être vrai et réciproquement). Voilà l'origine, la matrice.

Mieux : nous sommes pris à témoin, nous sommes le tiers de la relation, l'analyste (sauf que là, c'est nous qui payons, comme au peep). Plus pulsionnel encore que ça, à propos des pratiques homosexuelles féminines, page 27 : "Se mettre à ras de terre, c'est étouffant". Belle contrepèterie ("se mettre à ras de touffe, c'est atterrant") qui agit comme un mot d'esprit dans sa relation à l'inconscient. L'écrivain, figure christique de l'homme aux rats qui nous aide à "supporter les désirs refoulés". CQFD.

L'Insexe est un livre bouleversant et violent dans la mesure où il s'immerge dans notre inconscient titanesque, qu'il le fait avec une langue qui nous oblige à participer, et qu'au final, malgré la douleur, on y prend du plaisir.

 

TCP. IP.


Promotions| Communication | Case départ