J'aime les journalistes ! (2)




Mais d'abord, pourquoi vouliez vous donc " briser les tabous " ? Eh bien, parce que les journalistes sont les intouchables de notre société (mais dans le bon sens du terme). Et pourquoi donc ? Eh bien, PARCE QU'ILS DEFENDENT LA DEMOCRATIE. Et ça c'est quelque chose ! Surtout qu'on ne s'en serait pas douté. On a plutôt l'impression que la chose qu'ils défendent le mieux, c'est eux-mêmes. Cette attitude porte un nom en français : ça s'appelle le corporatisme. Regardez cette union sacrée quand l'un des leurs se fait buter, par exemple en Bosnie : à nous les mânes de Zola, d'Albert Londres. Quand on n'est plus que l'ombre de soi-même, mieux vaut faire appel aux grands anciens. Remarquez bien qu'on ne nous détaille jamais les circonstances du tragique événement (non-respect de consignes de sécurité, imprudence insigne, par exemple - et pourquoi pas ?). Entre parenthèses j'aimerais connaître le taux d'accidents mortels dans cette honorable profession et le comparer avec celui du bâtiment par exemple ; on pourrait avoir des surprises. Enfin passons. Si j'ai bien compris, cher M. Roucaute, vous un êtes un journaliste moderne. Vous avez évacués les arrières- mondes ; ce qui vous permet de taxer tout jugement moral de " platonicien ". Je pense plutôt que vous avez remplacé un arrière-monde par un autre. Pourquoi et comment les journalistes défendent-ils la démocratie ? Eh bien, en informant/défendant/représentant l'opinion publique. Et qu'est-ce que l'opinion publique : le fondement de la démocratie moderne. Seulement voilà : l'opinion publique est un mythe moderne au même titre que le contrat social. Une abstraction séduisante et un moyen pratique pour gouverner. Et au sens strict il n'y a pas plus d'opinion publique que de contrat social. Je pense qu'on peut faire subir à l'opinion publique le même traitement que celui qu'inflige Baudrillard au " social " dans " A l'ombre des majorités silencieuses ". Vous vous croyez affranchi ; vous n'êtes qu'un mystique de plus. On peut même penser que ce sont les médias qui créent et alimentent dans tous les sens du terme cette fameuse " opinion publique ". Circularité autophage et auto-justificatrice. Encore un exemple : contre qui défend-t'on ce public/ "opinion publique" ? Contre le POUVOIR ; contre l'ETAT, ce monstre blême et malfaisant de nature. Bel exemple de mythe moderne et de faux problème, et d'inspiration nettement gauchiste, faut-il encore le souligner. Rien à voir avec la neutralité des financiers/annonceurs/dirigeants de consortiums médiatico-spectacularistes. Mystique des systèmes auto-régulés. Et nous en arrivons à la justification néo-libérale de l'inéluctabilité de l'argent (qui l'est bien, effectivement). Quand on ne peut pas lutter contre quelque chose, mieux vaut dire que ce quelque chose est un bien. Cela masque le constat d'impuissance. Et puis, ça fait moderne (moderne comme Guizot par exemple). Le discours va de pair : il faut toujours plus d'argent pour faire des émissions compétitives , meilleures en somme. 1) On n'a pas l'impression que ces émissions soient d'une qualité si mirifique que ça. Bien plutôt l'impression que tout ce bel argent sert à payer le strass et les salaires disproportionnés des défenseurs auto-proclamés de la démocratie. 2) Faisait-on des émissions tellement moins bonnes il y a 10-20 ans avec des budgets bien moindres ? Ce n'est pas flagrant. Il faut dire que le vrai talent c'est de faire beaucoup avec peu. On a beaucoup perdu de ce côté là, malgré le professionnalisme (répété) et grassement rétribué de nos médiacrates en chef. Oui, mais, allez vous me dire, à l'époque le POUVOIR tenait les médias. Ce n'est pas que je le nie, cher M. Roucaute, (surtout du temps de de Gaulle) mais croyez-vous vraiment que nous soyons moins désinformés de nos jours ? Au mieux, nous le sommes différemment. Quand à votre démonstration de la moindre nocivité des annonceurs privés (à priori neutres) par rapport aux politiques (ontologiquement mauvais), elle ne peut convaincre que les zélotes. Enfin et pour en revenir à cette traditionnelle paranoïa du pouvoir et donc au rôle éminemment démocratique des journalistes, un dernier argument est avancé : les médias formeraient un 4ème pouvoir qui contrebalancerait celui des 3 autres. Plusieurs objections: 1) pourquoi , à priori, les trois premiers seraient si méchants et le 4ème si bon ? Pourquoi ce 4ème pouvoir n'aurait-il pas tendance lui aussi à défendre des intérêts de castes (pas les mêmes, évidemment) ? 2) On ne voit pas très bien pourquoi la multiplication des pouvoirs serait garant de la démocratie : plus de pouvoirs implique plus d'abus de pouvoir potentiels, et en pratique plus d'abus de pouvoir effectifs (loi de Murphy appliquée à la chose politique). 3) De plus, on peut raisonnablement penser qu'entre les différentes oligarchies se tisseront des réseaux de connivences pour maintenir le status-quo, quel qu'il soit d'ailleurs. D'ailleurs nos amis les journalistes sont-ils vraiment de si bons démocrates que ça ? Après tout, les pires régimes (stalinien, nazi), ont toujours trouvé une armée de larbins pour pisser de la ligne dans leurs torchons. Mais ce ne devaient pas être de bons professionnels (toutefois j'attend de voir ce que le professionnalisme fera faire à m. July - par exemple - en cas de prise du pouvoir par le FN. Après tout, en des temps plus troublés - il y a une cinquantaine d'années - on va vu de bien curieuses choses).

Cher M. Roucaute, si j'étais un vrai pro., j'aurais fait plein de références à des citations précises avec renvois, assaisonnées même de notes de bas de page pour faire vraiment sérieux. Mais je l'ai déjà dit, je ne suis pas un vrai pro. et c'est pourquoi vous pourrez toujours me répondre que vous n'avez jamais dit cela et/ou que je n'ai rien compris à vos propos. Je ne nie pas être un petit peu con à mes moments perdus, cher M. Roucaute, mais j'ai quand même bien eu l'impression très nette que vous défendiez plus vos petits camarades que vous ne les éreintiez.

Quelques références précises tout de même, histoire de finir à petites foulées :

P. 398 : " le fait divers (...) par lui se découvre ce rapport existentiel de l'individu à la réalité : la souffrance ". C'est beau comme l'antique (vous vous y référez d'ailleurs) ! Soyons sérieux 5 minutes ! Cette image de la disparition de l'enfant dans la rivière de boue, ç'a n'a rien à voir avec une quelconque prise de conscience de l'inexorabilité de la souffrance ou de la finitude de l'homme. C'est du SPECTACLE ! la mort de cette fillette est mise au même niveau que celle du méchant dealer lorsque Starsky (ou Hutch, je ne sais jamais) le coince enfin. Vous la dénoncez d'ailleurs cette spectacularisation des médias. Mais vous n'osez pas en tirer toutes les conséquences. Ce qui vous autorise d'ailleurs à traiter Mme Guicheney de " platonicienne ", alors qu'elle refuse peut-être de rabaisser une mort (une vraie) au rang d'impact visuel.

P 320 : " ce goût pour la vérité parait d'autant plus affiné ... ". Il y a des limites au cynisme, cher M. Roucaute. D'abord et encore, il n'y a aucun rapport entre le spectacle et la vérité. Non pas qu'ils soient antinomiques, mais ils relèvent d'espaces différents. Soyons plus terre à terre : TF1 aurait un goût pour la vérité ? Ca se saurait ! Entre la bouillie CNN/SIRPA de la guerre du Golfe et les E.T disséqués de Pradel, l'échantillonnage de vérité parait fortement limité. En fait si on voulait rapporter toutes les tentatives de désinformations (actives ou passives) de cette excellente chaîne de télé si professionnelle, il faudrait plusieurs tomes sur papier bible.

P. 313 : " Chaque monde à son éthique ..." en parlant des journalistes d 'investigations (en français : fouille-merdes). Vous défendez cette idée à un autre endroit. Ce n'est pas que je sois contre à priori, mais chez vous ça devient une défense de la fin qui justifie tous les moyens. Le contraire d'une éthique, de fait. Sans compter qu'on pourrait appliquer ce principe à tous les corps de métier. Pourquoi pas un droit de ratonnade pour les flics ? Et qu'est-ce que cette VERITE, cette puissance justificatrice absolue ? Une rescapée des arrière-mondes, j'en ai peur, un mythe confortable, pour passer l'éponge.

P. 273 : " Car, première à avoir joué la carte de l'indépendance, RTL est aussi en tête en terme d'audience .. ". Vous développez grosso-modo la même idée un peu plus loin pour TF1, et, ce faisant, vous réécrivez l'histoire d'une manière qui ferait rougir un académicien soviétique d'avant 1960. Soyons clair : si TF1 et RTL sont en tête d'audience, c'est parce qu'ils (elles ?) ont toujours tapé en dessous de la ceinture (ce qui est toujours rentable, on a fini par le savoir). Ce qui assure l'audience ce sont les " Grosses Têtes " couplées au 20 heures-façon guignol. La qualité ne paie pas. A moins de décider que l'audience est indice de qualité. Mais on retombe rapidement dans la tautologie. Et je pense que vous ne défendrez pas ce genre de sophisme jusqu'au bout.

Bon j'arrête là, mais rassurez-vous je pourrais vous en pondre ainsi des pages et des pages (j'ai pris des notes, mais je suis vraiment feignant). Votre temps est compté (si vous êtes arrivé jusque là), le mien aussi. Comme vous l'aurez aisément compris, les journaleux commencent à me les briser menues avec leurs prétentions à sauver la démocratie, en particulier, et le monde en général, dans la foulée. Trop serviles pour qu'on ne remarque pas le décalage avec Tintin reporter, trop incultes pour qu'on ne puisse les confondre avec des sages dispensateurs de savoir, trop arrogants pour qu'on n'ait pas envie de leur défoncer la gueule. J'attends le livre- volée de bois vert. Ce sera salutaire (mais inutile, c'est bien sûr). Ce n'était pas le cas du vôtre. Dommage.

Malgré quelques excès verbaux, Bien cordialement,

Un ami qui vous veut du bien.

Jean-Charles Vidal



Première partie !!!




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