Nos amis les nationaux-populistes ...




Quand on ne regarde pas la télé et qu'on ne lit pas les journaux, on se dit parfois avec horreur que l'on rate beaucoup des passionnantes péripéties du monde. Fort heureusement, le monde et la sécrétion des médias se distinguent de moins en moins bien l'un de l'autre, et à l'instar du sitcom, il est désormais possible de manquer 46 épisodes sans que l'on ressente la moindre gène à reprendre le train en marche. Ainsi lorsque j'entendis des quidams disserter sur la catastrophe que serait l'avènement de l'homme de Vitrolles, je pus en déduire que les plumitifs des news magazines, se pillant l'un l'autre, avaient du, à longueur d'éditoriaux percutants et d'analyses serrées, gloser à l'infini sur cette matière brute. Cette prévisibilité à outrance m'encourage d'ailleurs dans ma politique de non-abonnements.
Actuellement, et pour autant que je puisse en juger, les instances dirigeantes du FN se foutent sur la gueule, en deux clans rivaux. Et des politologues besogneux tirent la langue pour nous expliquer le titanique combat entre Megret-respectable-mais_d'autant_plus_dangereux et Le_Pen-autocrate_poujadiste-mais_pas_si_mauvais_bougre_sur_le_fond. Bon, je vais pas entrer dans ce débat, parce qu'il me fatigue, et qu'il sera toujours temps de compter les points après. Mais ce qui est sur, c'est que se réjouir à priori des bastons inter-frontistes me paraît légèrement irresponsable. Par contre, je tiens à souligner la merveilleuse nullité de ces devins autoproclamés, qui n'ont cessé de se tromper avec une constance digne d'éloges durant toute la montée du FN. Pour trouver mieux, il faut remonter à ces ex-soviétologues qui n'ont pas arrêté de nous décrire l'inébranlable fermeté de l'édifice soviétique (et son avenir à long terme). Tout cela pour dire que les thèses et articles sur le pourquoi du comment du FN s'accumulent d'années en années sans que rien de bien concret n'en sorte. Misère des érudits face aux incohérences des foules ? Ou diagnostics complètement erronés ? Essayons d'y voir un peu plus clair.

Laissons de côté (ou à un BHL) la thèse qui veut que le FN soit l'héritier en ligne droite des Camelots du roi ou même de la Ligue des Patriotes. L'absence de perspective historique (et donc de relativisme) de ce genre de travaux, les voue à identifier Le Pen à Primo de Rivera [1], voire au général Boulanger, ce qui est évidemment une aberration méthodologique (quel rapport entre la fin du 19ème siècle, les années 30, et la situation actuelle ?), mais en plus une incitation à ne rien expliquer du tout, et donc à être incapable d'apporter une solution concrète, de quelque ordre qu'elle soit. De plus flotte là dessus un parfum d'essentialisme qui voudrait que le Mal (en général masqué) se propage de générations en générations, sans altérations quant à son être profond. Tout cela n'est pas bien sérieux.

Comme le FN est un parti régulièrement plébiscité, se pose évidemment la question (plus fondamentale) de la définition de ceux qui votent pour le gros borgne ou son dauphin sournois. Deux écoles s'affrontent : la première que je qualifierais de "sociologique" part du postulat que cet électorat est formé de déçus, de frustrés, de mécontents, d'inquiets, voire de désespérés. Que ces même personnes aient jadis pu voter pour des partis "traditionnels" ne semble pas troubler outre mesure les tenants de cette thèse quant à la "valeur" des dits partis. En substance, si, par exemple, l'électorat du P.S. est composé majoritairement de bénis-oui-oui d'une part et d'inconstants opportunistes de l'autre, on ne peut être qu'inquiet en songeant à l'avenir de notre démocratie parlementaire. Dans cette optique, et pour ramener au bercail les brebis égarées, on peut et on doit prendre des mesures pratiques, soit strictement économiques, soit plus symboliques comme la réappropriation du nationalisme et du républicanisme - de façon à ne pas en laisser le monopole au Grand Méchant Loup. C'est la position que défend quelqu'un d'aussi respectable que P.A Taguieff [2] ; n'étant pas juste un concept nébuleux propre aux pisse-lignes de "Marianne", il y a lieu d'en tenir compte.

A l'opposé, on peut se dire que les électeurs du FN sont un ramassis de crapules, de sournois fumiers, qui, forment, une sorte de lie de la société, et dont le pourcentage reste plus ou moins constant à toutes les époques. La brusque montée du FN s'explique alors par la rencontre entre les aspirations inavouées et inassouvies d'un lumpen-électorat, et un leader démagogue et charismatique. C'est en gros mon avis. Mais cette position maximaliste, outre son essentialisme sous-jacent, ferait peut-être le jeu du FN : en effet, dans cette optique, interdire ce parti ne suffit pas ; il faut aussi interdire ses électeurs. Sacrifier 10% des adultes en France sur l'autel du Bien ? Cela rappelle de fort mauvais souvenirs. Sans compter que ce mépris de la part de ceux qui savent et trient envers une base crétino-immonde ne peut qu'attiser les délires complotistes, et ,de ce fait, est assez inefficace, si ce n'est contre-productive, d'un point de vue tactique.

Enfin, une dernière posture : La pire, à savoir celle des antifascistes professionnels dont le but n'est pas semble-t'il de stopper l'ascension du FN, mais de se rassurer sur leur merveilleuse sainteté en banderillant à l'aide de petits drapeaux à croix gammée le corps musculeux de la Bête Immonde (TM), laquelle ne semble pas s'en porter plus mal. Mieux peut-être. L'important est alors de montrer que ce parti est absolument fasciste sans erreur, mauvais comme il n'est pas permis de l'être, et composé d'affreux anciens de l'OAS et/ou de la division Charlemagne. Lequel parti, évidemment s'en fout (et ses électeurs - potentiels ou non - encore plus) , mais cela ne semble guère troubler les explorateurs de poubelles. Ce qu'il faut répéter ad nauseum, c'est que le Malin est à nos portes et que les prochaines européennes ne feront qu'un avec l'Armaggedon. Si ces braves gens se cantonnaient dans ce rôle de grands-prêtres de la vertu, avec leurs rituels incantatoires, ce ne serait pas bien grave, tout juste fastidieux. Mais comme d'habitude, et de quelque bord que l'on soit, la fin justifie les moyens, et en voulant montrer l'étendue du désastre, ces zélotes d'un nouveau genre n'hésitent pas à raconter n'importe quoi, et, en particulier, à mettre en scène un gigantesque complot noir-brun, succombant ainsi à une paranoïa que l'on croyait réservée à l'extrême-droite.
Un exemple entre mille : "Les Nouvelles passerelles de l'extrême-droite" par Thierry Maricourt, chez Syllepse. C'est un ouvrage très représentatif de cette tendance - et assez pénible à lire, de ce fait. Représentatif, parce que d'abord, il invoque Didier Daeninckx, (mauvais) auteur de (mauvais) romans policiers, dont la principale activité - liée à la notoriété de l'auteur - semble être désormais le mouchardage de tous ceux que cet adorable flic de la pensée a dans le collimateur. En particulier, ses anciens camarades/concurrents de l'ultra-gauche (Daeninckx est un stal' pur jus), surtout lorsque ces derniers oeuvrent dans la même catégorie littéraire (comme le malheureux S. Quadruppani). Un très sympathique personnage qui possède maintenant à son actif quelques bruyantes casseroles, lesquelles ne semblent pas le déranger outre mesure. Il croit vraiment à sa mission, l'ignoble. Ensuite, ce bouquin, comme ceux de ses confrères, pratique l'amalgame à un niveau rarement atteint (à part à l'extrême-droite ...) suivant la technique dite "du Canard Enchaîné". Elle peut se résumer ainsi : "Si A est le frère de B qui est le bars droit de C, lequel est inculpé de corruption, alors A est tout aussi coupable". En vertu de quoi, on doit s'appuyer un pesant digest de tous les groupuscules les plus hallucinés et les plus insignifiants (histoire de faire masse), après quoi l'auteur mélange tout et n'importe quoi comme ça l'arrange, le GRECE, les révisionnistes, les Raeliens, les écologistes "profonds", et d'autres, de façon à faire monter la mayonnaise. En particulier, dans le cas du GRECE, il maximise son importance jusqu'au délire (cet organisme semble tenir dans l'économie antifasciste le même rôle que la Trilatérale dans celle de l'extrême-droite), et ce faisant, valide, assez ironiquement, sa théorie du "gramcisme de droite", dont on peut se demander si De Benoist y croit encore [3] ... Evidemment, Tous ces liens et connivences supposés sont énumérés à loisir, mais jamais démontrés, pour la simple raison qu'ils n'existent pas, et dans certains cas précis, on est à la limite de la diffamation, ce qui rend la lecture de ce genre de livre assez nauséeuse. Dans le même ordre d'idée, cette assez répugnante manie de la fiche n'est pas sans rappeler Coston [4], comme quoi à force d'obsessionnellement combattre un adversaire, on finit par lui emprunter ses méthodes et ne faire plus qu'un avec lui. Enfin, et c'est plus grave, on en arrive à se demander à quoi peut bien servir tout cela : après tout, le FN n'est fort que parce qu'il recueille 17% des suffrages exprimés, et ce ne sont pas les énièmes révélations mal ficelées d'un sempiternel complot brunâtre qui vont changer quoi que ce soit. D'autant que ce genre de publications émanent généralement de la gauche propre sur elle (P.S./P.C.) qui semble vouloir se refaire une virginité, régler des comptes avec de mauvais sujets (de l'ultra-gauche), et se décerner des certificats de sainteté (on n'est jamais si bien servi que par soi-même). Et cette pose, accompagnée du complexe de supériorité de ceux qui savent, devient franchement insupportable, quand on réalise qu'il n'y a qu'un camp possible - en dehors des ténèbres et de l'horreur : le leur ...

D'une manière générale, c'est à l'électorat du FN qu'il faudrait prioritairement s'attaquer, et éviter alors le mépris que l'on a pour les ploucs, le mépris des modernes pour les pauvres cons attardés, le mépris de l'universaliste pour le tenant de la province, le mépris de Paris, le mépris des pharisiens qui ne sont jamais les derniers à rejoindre le parti de l'ordre quand il arrive au pouvoir. Mais peu de gens semblent en être capable ...


Notes


  1. Dictateur espagnol populiste (et populaire), au pouvoir de 1923 à 1930. Père du futur leader phalangiste.

  2. "La République menacée". Textuel.

  3. Le cas de De Benoist est emblématique du délire complotiste des antifascistes : comme ce dernier utilise le pseudonyme de Robert de Herte pour signer certains de ses articles, les délirants de service en profitent pour échafauder, ou plutôt sous-entendre, les pires hypothèses (car, voyez-vous, prendre un pseudonyme, c'est éminemment suspect ; on a quelque chose à se reprocher, on ne veut pas être découvert, on avance sournoisement masqué ...). L'ennui, c'est que ce pseudonyme n'a rien de secret, tellement peu que De Benoist a consacré un éditorial de la revue "Eléments" pour en expliquer l'origine ! Pour une approche documentée et non hystérique de la nouvelle Droite, se reporter à l'ouvrage homonyme de P.A Taguieff. NOTA BENE : après relecture du livre de Taguieff, je ne resiste pas au plaisir (facile, certes) de rapporter ce que dit l'auteur de l'ouvrage de Maricourt : [...]Voir par exemple, le pitoyable essai de Thierry Maricourt, mêlant l'ignorance et la naïveté à l'arrogance sectaire [...].Ce méchant ouvrage, rédigé sur la base d'une compilation de dossiers de presse non maîtrisés (et eux-même issus de compilations agrémentées de rumeurs) est cependant devenu l'une des sources (revendiquée ou non) de la plupart des articles de presse sur la menace fictive incarnée par le "national-communisme". (Note 411, page 316)

  4. Coston est une des vedettes de l'extrême-droite paranoïaque. Antisémite fanatique de longue date, il collabora durant la guerre pour lutter contre le complot judéo-maçonnique. Obsédé des biographies, il dut exulter lorsque les autorités d'occupation lui permirent de mettre la mains sur les archives du Grand Orient de France. Après quelque années de prison après la guerre, il a repris du service, et édite à tour de bras les annuaires des ploutocrates qui dirigent le monde ...



La mer qu'on voit danser le long des golfes clairs



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