Pierre Bourdieu, ce héros au regard si doux ...




Salut les kids ! Envie de se sentir plus fort dans sa tête ? De pouvoir faire le mariole à la pause déjeuner ? De tenir tête à votre cousine Mathilde qui apprend à penser grâce à Télérama ? D'assumer le rôle de l'artiste de la famille, celui que l'on admire discrètement le soir du réveillon après l'ingestion de quelques litres de liquide champenois avec des bulles ? Ou tout simplement de tomber les filles (encore que je conseille des méthodes plus adéquates) ? Pas de problème ; Oncle Paulot est là pour vous aider, vous tenir par la main, et vous fournir, in fine, les petites fiches Moi-Je-Suis-Un-Rebelle qu'il vous suffira de consulter de temps à autre pour faire l'admiration de vos collègues de bureau.

Pour le thème de cette belle histoire, j'ai longuement hésité entre : Ce brave homme (Bourdieu, pour ceux qui n'auraient pas suivi) a acquis une certaine notoriété en se faisant étriller par la fanfare municipale des béni-oui-oui de Paris-sur-Egos. Ce qui l'a rendu excessivement sympathique à des tas de gens qui ne pensent pas que les veules sbires de BHL et consorts puissent être dans le vrai - même par hasard, et du même coup, en a fait un des derniers intellectuels français à peu près présentables. Mais les choses ne sont pas si simples (roulements de tambours) ...

Pur comme l'agneau la veille de se transformer en côtelettes du même nom, je me mis donc à lire le petit ouvrage sur la télé qu'il a commis dans la collection qu'il dirige [1] (laquelle a édité l'ouvrage sur le même sujet de S. Halimi [2], autrement plus pêchu). Comme cet éminent sociologue a plutôt l'habitude de se cantonner à de volumineux et fastidieux ouvrages de plus de 900 pages où il explique combien les gens sont malheureux, je ne pus que me féliciter des 94 de celui-ci, ce qui me le rendait tout à fait accessible, même vautré dans ma baignoire.
Disons le tout net : Bourdieu n'innove pas un poil quand bien même (et surtout quand) il s'imaginerait le contraire. J'ai moi-même divagué sur le sujet, et suis, il faut bien le dire, assez content de ma prose qui n'a rien à envier à celle d'un locataire du Collège de France. Mais cette lecture ne fut pas totalement négative. J'ai en effet compris deux choses : Car, voyez-vous, la sociologie, c'est très compliqué. Ou plutôt, c'est le social qui l'est - ce qui nécessite le pied de biche de la sociologie. Rien n'est jamais aussi simple qu'on se l'imagine. Il faut un médiateur pour ne pas se laisser avoir et prendre de sournoises apparences pour la réalité. En l'occurrence, la télé, n'est pas
Nulle
Aliénante
Décérébrante
Autre choix (Précisez : )
parce que les lois du marché, les journalistes serpillières et les dirigeants de chaînes négriers. Non, cela c'est trop simple, c'est à la limite du poujadisme (ce qui est très grave, mais de plus en plus fréquent), et n'importe qui pourrait le comprendre par ses propres moyens. Et c'est très ennuyeux pour un sociologue dont la raison d'être est de déchirer le fourbe voile des illusions et faire apparaître La Vérité dans son étincelante splendeur. Donc, il faut autre chose. De plus ésotérique (ou supposé tel). Ainsi, l'on apprend que ce qui détermine la télé, c'est la STRUCTURE (ou les structures). Mais se dit-on, avec les yeux brillants de l'élève qui réussit à suivre, qu'est-ce donc que la structure ? Il semble que ce soit un ensemble de choses qui font que la télé est ce qu'elle est. En substance, les (pseudo-)contraintes économiques, les journalistes à plat ventre, et les patrons véreux .... Non, non, je n'ironise pas. Qu'importe ce qu'est la structure : sur le fond, ce qui est intéressant, c'est sa fonction. La structure qui détermine la structure, si l'on veut. Cette dernière (la structure), dans le discours de Bourdieu, tient le même rôle que l'inconscient en psychanalyse. Le moteur caché, incompréhensible pour le profane, non-refutable par définition (puisque occulté), et qui nécessite donc l'intervention du shaman-sociologue, chargé d'offrir sa voix aux dieux qui seuls peuvent déciller les yeux des mortels. La structure, c'est de la magie qui ne dit pas son nom.

Evidemment, je suis injuste : Bourdieu n'est pas le seul à pratiquer cette sorte de plus-value sur le savoir [3]. En fait, TOUS les sociologues (et d'une certaine façon, tous les spécialistes en sciences humaines) usent de cet artifice pour discréditer l'évidence. Sans compter qu'il est plus gratifiant de faire appel au symbolisme, au structuralisme, à la rivalité mimétique, et autres fétiches que de se référer au simplissime principe d'imitation de Tarde. En poussant le "raisonnement" plus loin, on peut se dire que le social est un sous-produit de la sociologie, et d'une manière générale que toutes ces "sciences" "inventent" [4] le champ de leur étude [5]. Ce qui ne veut pas dire que la télé n'existe pas. Au contraire. Simplement, on ne peut pas inférer grand chose de son fonctionnement apparent, si ce n'est que pour produire de la merde, nul n'a besoin d'avoir inventé l'eau tiède ...

En fait, Bourdieu n'ose pas étendre sa notion de structure jusqu'à englober émetteurs ET récepteurs, ce qui me semble le minimum, si l'on veut être cohérent : la nullité de la télé ne peut être comprise qu'en incluant les spectateurs à l'ensemble comprenant déjà les histrions du petit écran et ceux qui les paient. Ce qui en langage courant revient à dire que le goût de chiottes d'une bonne partie du public est très certainement responsable de ce que l'on voit avec affliction lorsque l'on allume la bête. Comme le dit Jeremy Thendall : "La télévision n'est mauvaise que parce qu'elle est regardée".
Mais Bourdieu ne veut pas de cet englobement/extension. Et puis Bourdieu est un intellectuel reconnu (donc soumis à certaines contraintes inhérentes à ce statut), et répugne aux attaques ad hominem [6], qui, comme chacun sait ont souvent un fâcheux effet boomerang. Ceci lui impose de se rabattre sur une explication de type magique, ou en tout cas ne permettant pas d'agir éventuellement de manière concrète. Quand la structure apparaît comme quelque chose de diffus, de formidablement complexe, d'autonome, inaccessible et impénétrable, l'envie vient de baisser les bras et de commencer à plaindre ces pauvres journalistes du 20 heures, malheureuses victimes du système (qui est l'ancien terme - désormais ringard et donc discrédité - de la (des) structure(s)).

Si l'on fait un parallèle entre la télé et la maffia, on s'aperçoit que l'on a : L'Etat Italien avait le choix au début des années 90 de s'attaquer aux maffieux ou à la structure pour en finir avec l'anarchie croissante dans le sud du pays. Cette dernière solution est coûteuse, complexe, extrêmement difficile à réaliser en pratique, ne fusse que parce que les maffieux peuvent entraver, voire profiter des réformes (comme cela s'est déjà vu à de nombreuses reprises dans le passé). L'alternative choisie fut donc de s'en prendre D'ABORD aux maffieux pour assainir la situation, et ENSUITE de s'attaquer à la structure pour la rénover. Ce qui a été fait. Avec un succès certain. Mais pas complet, car il faut maintenant, pour éradiquer définitivement la maffia, se débarrasser de l'humus sur lequel elle a prospéré.
Je pense que la métaphore est assez explicite ...



La prochaine fois, je vous parlerais de l'équivalence structurelle (justement ...) entre chef d'entreprise et chef maffieux.

Oncle Paulot


Notes


  1. Sur la télévision, éditions liber.

  2. Les nouveaux chiens de garde, éditions liber.

  3. Laquelle est justifiée dans le cas de la philosophie, ce qui explique paradoxalement, la méfiance envers le philosophe (le vrai, pas celui des cafés du même nom).

  4. Ca fait beaucoup de guillemets ...

  5. Par exemple (et bien que cela n'ait qu'un rapport assez lointain avec le sujet), dans un magazine de vulgarisation sociologique, on peut lire au début d'un rappel des différents modèles : Pourquoi les hommes acceptent-ils de vivre ensemble ?. Une question comme celle-ci implique un certain nombre de réponses générant elles-mêmes la sociologie. Après tout, pourquoi ce vivre-ensemble serait-il problématique ? Est-ce que les hommes "acceptent" au sens strict de se côtoyer ? Mais poser ce genre (d'autres) questions est d'une certaine manière non-sociologique, voire contre-sociologique.

  6. Bien qu'il en crève d'envie, de toute évidence. Même s'il ne le cite pas nommément, un amateur doué comme Regis Debray l'agace prodigieusement, d'autant qu'il empiète sur ses plates-bandes



Une autre, une autre !



Début | Je | Vrac | Rien | Y'a bon ! | Liens