"A Son Altesse Royalle Monseigneur Crêtien Louis Marggraf de Brandenbourg &c. &c. &c. Monseigneur, Comme j'eus il y a une couple d'années, le bonheur de me faire entendre à Votre Altesse Royalle, en vertu de ses ordres, & que je remarquai alors, qu'Elle prennoit quelque plaisir aux petits talents que le Ciel m'a donnés pour la Musique, & qu'en prennant Congé de Votre Altesse Royalle, Elle voulut bien me faire l'honneur de me commander de Lui envoyer quelques pieces de ma Composition: j'ai donc selon ses tres gracieux ordres, pris la liberté de rendre mes tres-humbles devoirs à Votre Altesse Royalle, par les présents Concerts, que j'ai accommodés à plusieurs Instruments; La priant tres-humblement de ne vouloir pas juger leur imperfection, à la rigueur du gout fin et délicat, que tout le monde sçait qu'Elle a pour les pièces musicales; mais de tirer plutot en benigne Considération, le profond respect, & la tres humble obéissance que je tache à Lui témoigner par là. Pour le reste, Monseigneur, je supplie tres humblement Votre Altesse Royalle, d'avoir la bonté de continüër ses bonnes graces envers moi, et d'être persuadée que je n'ai rien tant à coeur, que de pouvoir être employé en des occasions plus dignes d'Elle et de son service, moi qui suis avec un zele sans pareil / Monseigneur / De Votre Altesse Royalle / Le tres humble & tres obéissant serviteur / Jean Sébastien Bach. Coethen. d. 24 Mar. [Mai?] 1721"
C'est une escroquerie que de nous faire croire actuellement à un Bach génie sui-généris, que tout le monde est à même d'apprécier parce qu'il parle directement au plus profond de l'homme. Au 18ème siècle, Il n'était connu que d'un millier ou d'une dizaine de milliers de personnes en Europe. C'est l'instruction obligatoire pour tous qui a martelé nos crânes pour y faire entrer de force le génie de Bach, avec ou sans notre contentement. Bach est un phénomène culturel, malgré son indéniable génie (et il l'est effectivement, la Passion selon St Matthieu est un pur chef-d'oeuvre). Mais combien de nous aimeraient Bach si l'on nous avais pas seriné son génie jusqu'au dégout ?
D'un autre côté, il ne faut pas tomber dans l'excès inverse et voir dans le panthéon des grands hommes, un complot insidieux d'une bourgeoisie naissante en mal de respectabilité, et décidée à asseoir son hégémonie en laminant les cultures populaires trop remuantes ... Comme on l'a vu plus haut, à l'époque, il y avait des dizaines de Bach en Allemagne. A priori, n'importe lequel d'entre eux aurait pu jouer le rôle du Grand Niveleur. Or ce fut Bach (entre autres), car au cours du temps, on s'avisa de son génie, là où les autres n'étaient que des fayots besogneux. Les conditions pour passer à la postérité ne sont pas simples : il ne suffit pas d'un brassage médiatique (comme on l'appellerait à notre époque) ; il y faut plus, et le rôle discret de gens discrets chargés de séparer le bon grain de l'ivraie. Mais ils ne forment pas une congrégation, une société secrète, il n'est même pas dit qu'ils appartiennent tous à une classe unique (et privilégiée), ni même, le cas échéant, qu'ils en partagent les valeurs.
Les voies de la postérité sont impénétrables ...