Paris, le 6 Juin.
Madame,
Je vous ai remarquée en arrivant vers La Fourche. Vous aviez de très belles jambes, fermes et bien dessinées, alors que, de toute évidence, vous aviez dépassé la soixantaine. J'en ai été frappé. Ainsi que par ce qu'on nommait jadis votre maintien, et les traits anguleux de votre visage. J'avoue que votre tendance à parler toute seule en pleine rue et à errer à chaque carrefour au début des rues confluentes avant de vous décider, m'ont, au départ, dissuadé de vous suivre. Mais personne ne faisait attention à vous, c'était plutôt triste, et, d'autre part, je suis suffisamment falot pour que vous n'ayez pu me repérer. Je vous ai dépassée une bonne vingtaine de fois, puis attendue, adossé à un arbre ou un mur, et vous êtes systématiquement passée devant moi sans m'accorder un seul regard. Sans donc prendre la moindre précaution - après avoir manqué vous perdre dans la cohue de la place de Clichy, je suis resté à quelques encablures pendant près de 2 heures. J'ai souvent failli décrocher tant votre pas était inégal et les arrêts devant les devantures fréquents. Enfin, vous êtes arrivée 66 rue des Dames et êtes entrée. Par chance, ayant un peu attendu dehors, je vous ai vu apparaitre au troisième gauche, lorsque vous avez fermé une des fenêtres. Je n'ai eu qu'à entrer dans le hall et repérer votre nom sur la boite aux lettres. Un digicode m'a empéché d'aller plus loin ; d'ailleurs, qu'aurais-je fait ?
Chère Madame Larminier, Veuillez agréer ma plus parfaite considération, et merci de m'avoir consacré un fragment de votre dimanche.
Lettre cachetée avec adresse.
Sous un meuble ou bien en évidence ?
D'autres missives éventuelles ont-elles été trouvées ?
Combien envoyées ?
L'amie prétend que l'homme a pour chaque disparu un petit autel votif.
La femme ne se souvient plus de rien maintenant. Elle n'a pas pris la lettre que lui tendait Gabriella une fois la lecture achevée.