HPL




Avant qu'il ne soit (pour des raisons mal élucidées) devenu la coqueluche de la critique et des lecteurs parisiens, Michel Houellebecq (TM) avait écrit un petit livre sur Lovecraft. Comme je n'était pas d'accord avec son analyse, je lui ai écrit une lettre pour manifester mes réserves. Il ne m'a jamais répondu.

Il est bien évident que tout ce qui suit ne peut intéresser que les fans de Lovecraft ou ceux de Houellebecq (mais de manière très indirecte).



Cher Monsieur Houellebecq,



Après lecture et relecture de votre "Contre le monde, contre la vie", je me suis décidé à vous écrire pour vous soumettre mes quelques motifs de désaccord. Rassurez- vous, il ne s'agit pas d'une attaque en règle, mais plutôt d'une mise au point. De ma part, donc, pas d'agression caractérisée, ne fusse que parce que je suis globalement d'accord avec vous, surtout sur le point fondamental qui est d'aimer HPL. Ce qui m'ennuie, c'est qu'il me semble l'aimer pour des raisons différentes, et les vôtres ne me convainquent pas. Je pense d'ailleurs (à vous lire, bien sûr) que vous êtes un "fan". Il faut d'ailleurs en être un pour qualifier "Dagon" de "recueil ... finalement très réussi" quand on songe à la piètre qualité de certaines nouvelles dont on se demande parfois si elles sont terminées (ou même commencées). Entre parenthèses - puisque vous êtes un "fan" - je ne comprend pas bien comment vous pouvez laisser passer la bio de Sprague de Camp sans la piétiner dans votre bibliographie : Dieu du ciel ! De quel droit ce tâcheron se permet-il de juger (de conseiller même !) l'homme et même l'oeuvre ? On ne peut pas dire que sa notoriété lui permette quoique ce soit de cet acabit. Enfin, laissons là ce pontifiant imbécile et poursuivons.

Tout ce préambule pour en arriver à découvrir ma position : celle du pharisien. En ces temps de relâchement (que vous stigmatisez d'ailleurs), j'ai choisi le rôle de l'avocat du diable : je défendrais donc la "Grande" Littérature, la "Vraie", contre HPL, et d'une certaine manière contre vous. A chacun ses provocations. Entendons nous bien : quand vous vous en prenez à la littérature "réaliste", vous prêchez un convaincu. Quand vous ricanez sur la faillite des avant-gardes molles - nouvelle - romancées et autres -, vous avez un allié tout aussi acharné. Le problème n'est pas là. Le problème c'est son style, au Lovecraft. Car vous passez, me semble-t'il, un peu vite dessus, en affirmant qu'il est bon malgré tout. Ce n'est pas satisfaisant. Pas pour moi. Car ce qu'on qualifie de "Vraie" Littérature, ce n'est pas uniquement cette écriture déliquescente à force de néant, c'est parfois autre chose, autre chose de stupéfiant, et c'est là que le bât blesse : L.F Céline, par exemple, maîtrise un style bien supérieur à celui de HPL, et, dans votre optique du malheur paradigmatique, son horreur de la vie est probablement plus terriblement exprimée que dans n'importe quelle nouvelle de l'homme de Providence - sans compter qu'il est peut-être aussi plus halluciné (dans "Nord" par exemple). Le problème, le fond du problème gît là : le style de HPL EST exécrable, je ne peut le nier, et pourtant ces nouvelles qui me fascinent tant... Ici est le paradoxe. HPL est un bon - parfois très bon - écrivain MALGRE son style. Il est vrai que je n'explique rien et que je me contente de repousser le problème. Mais il me faut m'y tenir. Et c'est là le lieu de nos divergences.

Tout d'abord permettez-moi de vous rappelez - et vous le savez fort bien, en fait - que l'argument de la renommée est à double tranchant : adulé un jour du fait de la mode, oublié peu après. Ou l'inverse. Il n'y a pas de lien entre le talent et la reconnaissance de ce talent - pas même de lien négatif (L'exemple d'un Howard me suffoque : stupéfaction devant l'étendue d'un tel néant photocopié à l'infini ; et surtout devant autant de succès). Argument donc à exclure. Ensuite les critiques - les malheureux. Vous êtes le premier à signaler le relâchement - au sens très large - de notre société. On pourrait argumenter - et je le fais volontiers - que si des critiques s'intéressent maintenant à HPL, c'est par soumission aux modes, au conformisme ambiant, par lâcheté intellectuelle et par démagogie. Autre argument à exclure.

Et là, je ne peux pas vous suivre : vous admettez que le style de HPL est boursouflé, lourd, emphatique, mais vous assenez tout de suite après que ces morceaux de bravoure sont "..ceux que préfèrent le véritable amateur (p.89)". Je dis non. Ce sont, et ce ne sont que des enflures stylistiques. Exécrables. J'ai d'ailleurs remarqué en lisant votre ouvrage, que les extraits des nouvelles de HPL, sortis de leur contexte, étaient tout bonnement atroces (voire ridicules). Dans le même ordre d'idée, vous affirmez que les descriptions techniques des Grands Anciens ne sont pas autres choses que de pitoyables présentations de phénomènes de foire - qui cassent plus l'ambiance qu'elles ne l'exhaustent. En lisant HPL, je saute d'ailleurs instinctivement ces passages, ne désirant pas gâcher mon plaisir (la description de Wilbur dans "L'abomination de Dunwitch" ! ces sempiternels tentacules ! Par contre, et vous leur rendez si justement hommage, ces lieux désolés habités par des dégénérés tellement inquiétants !).

D'ailleurs, je ferais remarquer que la nouvelle de HPL que je préfère est "La couleur tombée du ciel". Pas de descriptions agitées, enflées, de délire tentaculoïde, ichtyoïde. Pas de monstre caché dans un endroit. L'endroit est le monstre. On verse dans la Panta-Horreur - et le génie. On ne peut pas vraiment parler de sobriété, mais on échappe à la logomachie ... Revenons à nos moutons. Pourquoi donc cette fascination ? Le paradoxe est et reste là, mais il faut, autant que faire se peut, le lever (D'ailleurs, vous l'avez fait en début d'ouvrage). HPL est un auteur rituel. Son art tient dans la répétition maniaque des mêmes mots, des mêmes formules, des mêmes idées. Inlassablement - la joie devant l'éternel retour de la lune gibbeuse ! Lire HPL, c'est participer au rite. Les fidèles vibraient jadis au rythme des "Sanctus" et des "Dominus" indéfiniment martelés. Sans rien comprendre au texte. Avec une messe en français, quel avachissement, quelle mort ! La transparence tue la magie. Et tuer la magie, c'est tuer l'être. Je pense que c'est ainsi qu'on cerne le mieux HPL. En restant, malgré la difficulté de la position, au niveau du rituel. Du sacré. HPL écrit comme un cochon, mais il écrit la messe des morts. Et il gagne.

Il faut pousser ce raisonnement jusqu'au bout. Vous signalez que certains critiques "pardonnent" à HPL son style en considérant son extraordinaire imagination. Quelle imagination ? Mais ce sont toujours les mêmes idées, les mêmes situations, quand ce ne sont pas les mêmes histoires ! Et c'est tant mieux ! Une fois posées les bases de sa cosmogonie, HPL répète inlassablement son credo et entretient les déferlantes de l'horreur.

Une dernière chose - qui m'irrite réellement chez HPL. Le bluff scientifique : HPL avait une culture et un niveau en mathématiques assez faible (voir S. de Camp ; d'ailleurs ça se sent dans ses écrits). Et ces élucubrations de semi-inculte sur les équations de Riemann ... sur les espaces de Hilbert ... Quand on sait de quoi il s'agit ... Il ne faut pas le suivre et le défendre sur ce terrain, ce n'est pas ce qu'il a fait de mieux ( ceci peut d'ailleurs expliquer l'ostracisme de certains qui ne sont pas allés plus loin).

Cher Michel Houellebecq, je finis là en espérant ne pas vous avoir agacé. Cette mise au point sur le style est la seule que je me sentais autorisé à faire, le reste de votre ouvrage m'ayant convaincu en tous points. Surtout votre courageuse analyse sans compromis sur le racisme fondateur et créatif de HPL. Et surtout il est agréable de lire quelqu'un qui ne plie pas devant le conformisme ambiant.

Je vous prie donc d'agréer l'expression de mes sentiments les meilleurs.


PS : Après réflexion (tardive), cher Michel Houellebecq, je vous soupçonne d'avoir été autant (si ce n'est plus) fasciné par l'homme que par l'oeuvre. Ce qui explique votre passion à défendre les deux envers et contre tout ...

PPS : Une dernière tracasserie : j'ai déjà parlé de votre vision paradigmatique du malheur. Je ne la partage pas entièrement. Mon approche de HPL est fatalement - presque ontologiquement - différente. Ma tentative d'explication est donc, je le pense, vouée à l'échec. J'aurais tout de même essayé ...



In memoriam



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