Il est bien évident que tout ce qui suit ne peut intéresser que les fans de Lovecraft ou ceux de Houellebecq (mais de manière très indirecte).
Tout ce préambule pour en arriver à découvrir ma position
: celle du pharisien. En ces temps de relâchement (que
vous stigmatisez d'ailleurs), j'ai choisi le rôle de
l'avocat du diable : je défendrais donc la "Grande"
Littérature, la "Vraie", contre HPL, et d'une certaine
manière contre vous. A chacun ses provocations. Entendons
nous bien : quand vous vous en prenez à la littérature
"réaliste", vous prêchez un convaincu. Quand vous ricanez
sur la faillite des avant-gardes molles - nouvelle -
romancées et autres -, vous avez un allié tout aussi
acharné. Le problème n'est pas là. Le problème c'est son
style, au Lovecraft. Car vous passez, me semble-t'il, un
peu vite dessus, en affirmant qu'il est bon malgré tout.
Ce n'est pas satisfaisant. Pas pour moi. Car ce qu'on
qualifie de "Vraie" Littérature, ce n'est pas uniquement
cette écriture déliquescente à force de néant, c'est
parfois autre chose, autre chose de stupéfiant, et c'est
là que le bât blesse : L.F Céline, par exemple, maîtrise
un style bien supérieur à celui de HPL, et, dans votre
optique du malheur paradigmatique, son horreur de la vie
est probablement plus terriblement exprimée que dans
n'importe quelle nouvelle de l'homme de Providence - sans
compter qu'il est peut-être aussi plus halluciné (dans
"Nord" par exemple). Le problème, le fond du problème gît
là : le style de HPL EST exécrable, je ne peut le nier,
et pourtant ces nouvelles qui me fascinent tant... Ici
est le paradoxe. HPL est un bon - parfois très bon -
écrivain MALGRE son style. Il est vrai que je n'explique
rien et que je me contente de repousser le problème. Mais
il me faut m'y tenir. Et c'est là le lieu de nos
divergences.
Tout d'abord permettez-moi de vous rappelez - et vous le
savez fort bien, en fait - que l'argument de la renommée
est à double tranchant : adulé un jour du fait de la
mode, oublié peu après. Ou l'inverse. Il n'y a pas de
lien entre le talent et la reconnaissance de ce talent -
pas même de lien négatif (L'exemple d'un Howard me
suffoque : stupéfaction devant l'étendue d'un tel néant
photocopié à l'infini ; et surtout devant autant de
succès). Argument donc à exclure. Ensuite les critiques -
les malheureux. Vous êtes le premier à signaler le
relâchement - au sens très large - de notre société. On
pourrait argumenter - et je le fais volontiers - que si
des critiques s'intéressent maintenant à HPL, c'est par
soumission aux modes, au conformisme ambiant, par lâcheté
intellectuelle et par démagogie. Autre argument à
exclure.
Et là, je ne peux pas vous suivre : vous admettez que le
style de HPL est boursouflé, lourd, emphatique, mais vous
assenez tout de suite après que ces morceaux de bravoure
sont "..ceux que préfèrent le véritable amateur (p.89)".
Je dis non. Ce sont, et ce ne sont que des enflures
stylistiques. Exécrables. J'ai d'ailleurs remarqué en
lisant votre ouvrage, que les extraits des nouvelles de
HPL, sortis de leur contexte, étaient tout bonnement
atroces (voire ridicules). Dans le même ordre d'idée,
vous affirmez que les descriptions techniques des Grands
Anciens ne sont pas autres choses que de pitoyables
présentations de phénomènes de foire - qui cassent plus
l'ambiance qu'elles ne l'exhaustent. En lisant HPL, je
saute d'ailleurs instinctivement ces passages, ne
désirant pas gâcher mon plaisir (la description de Wilbur
dans "L'abomination de Dunwitch" ! ces sempiternels
tentacules ! Par contre, et vous leur rendez si justement
hommage, ces lieux désolés habités par des dégénérés
tellement
inquiétants !).
D'ailleurs, je ferais remarquer que la nouvelle de HPL
que je préfère est "La couleur tombée du ciel". Pas de
descriptions agitées, enflées, de délire tentaculoïde,
ichtyoïde. Pas de monstre caché dans un endroit.
L'endroit est le monstre. On verse dans la Panta-Horreur
- et le génie. On ne peut pas vraiment parler de
sobriété, mais on échappe à la logomachie ...
Revenons à nos moutons. Pourquoi donc cette fascination ?
Le paradoxe est et reste là, mais il faut, autant que
faire se peut, le lever (D'ailleurs, vous l'avez fait en
début d'ouvrage). HPL est un auteur rituel. Son art tient
dans la répétition maniaque des mêmes mots, des mêmes
formules, des mêmes idées. Inlassablement - la joie
devant l'éternel retour de la lune
gibbeuse ! Lire HPL, c'est participer au rite. Les
fidèles vibraient jadis au rythme des "Sanctus" et des
"Dominus" indéfiniment martelés. Sans rien comprendre au
texte. Avec une messe en français, quel avachissement,
quelle mort ! La transparence tue la magie. Et tuer la
magie, c'est tuer l'être. Je pense que c'est ainsi qu'on
cerne le mieux HPL. En restant, malgré la difficulté de
la position, au niveau du rituel. Du sacré. HPL écrit
comme un cochon, mais il écrit la messe des morts. Et il
gagne.
Il faut pousser ce raisonnement jusqu'au bout. Vous
signalez que certains critiques "pardonnent" à HPL son
style en considérant son extraordinaire imagination.
Quelle imagination ? Mais ce sont toujours les mêmes
idées, les mêmes situations, quand ce ne sont pas les
mêmes histoires ! Et c'est tant mieux ! Une fois posées
les bases de sa cosmogonie, HPL répète inlassablement son
credo et entretient les déferlantes de l'horreur.
Une dernière chose - qui m'irrite réellement chez HPL. Le
bluff
scientifique : HPL avait une culture et un niveau en
mathématiques assez faible (voir S. de Camp ; d'ailleurs
ça se sent dans ses écrits). Et ces élucubrations de
semi-inculte sur les équations de Riemann ... sur les
espaces de Hilbert ... Quand on sait de quoi il s'agit
... Il ne faut pas le suivre et le défendre sur ce
terrain, ce n'est pas ce qu'il a fait de mieux ( ceci
peut d'ailleurs expliquer l'ostracisme de certains qui ne
sont pas allés plus loin).
Cher Michel Houellebecq, je finis là en espérant ne pas
vous avoir agacé. Cette mise au point sur le style est la
seule que je me sentais autorisé à faire, le reste de
votre ouvrage m'ayant convaincu en tous points. Surtout
votre courageuse analyse sans compromis sur le racisme
fondateur et créatif de HPL. Et surtout il est agréable
de lire quelqu'un qui ne plie pas devant le conformisme
ambiant.
Je vous prie donc d'agréer l'expression de mes sentiments
les meilleurs.
PS : Après réflexion (tardive), cher Michel Houellebecq,
je vous soupçonne d'avoir été autant (si ce n'est plus)
fasciné par l'homme que par l'oeuvre. Ce qui explique
votre passion à défendre les deux envers et contre tout
...
PPS : Une dernière tracasserie : j'ai déjà parlé de votre vision paradigmatique du malheur. Je ne la partage pas entièrement. Mon approche de HPL est fatalement - presque ontologiquement - différente. Ma tentative d'explication est donc, je le pense, vouée à l'échec. J'aurais tout de même essayé ...