Le limes




Le limes. Où est-il donc le limes de cette fin de millénaire ? Cette ligne de fortins qui protègent notre (relatif) pays de cocagne, où se situe-t'elle ? Quelles arbitraires frontières borde-t'il ? Qui et où sont les barbares (lesquels Barbares n'ont vraiment commencé à déferler que lorsque de plus agités qu'eux se manifestèrent au fin fond de l'Asie) ?

C'est cela aussi le fantasme fin de siècle : le parallèle avec l'empire romain et sa chute s'impose de manière insidieuse comme une agitation trouble et diffuse au fond des esprits. Nous avons vécu un âge d'or et nous voici à son terme. Fin d'une civilisation qui régna sur une Mare Mundum, et qui se sent (et se sait) fatiguée, inquiète et impuissante. Fantasmes ? Peut-être bien ... Mais le vieux spectre de la décadence agite ses grelots en coulisse et, bien que personne ne veuille l'admettre, les tintements du douteux bouffon se muent en longs glas qui, il faut bien l'avouer, n'en finissent pas de prévenir, peut-être bien inutilement ...

Fin de siècle - Décadence - Fin de race. Rejetons fatigués de pirates endimanchés qui portèrent le massacre, si ce n'est l'ethnocide, au-delà d'océans inconnus, qui organisèrent la traite des noirs sur une échelle inégalée, qui saccagèrent la planète pour amener aux Romes locales l'or, l'encens et la myrrhe - fluctuantes suivant les époques. Dès lors, une opération de maintien de l'ordre colonial au Moyen-Orient se doit de se draper dans les atours moisis de la morale qui ne masquent que péniblement l'incontournable bonne mauvaise conscience, à moins que ce ne soit une mauvaise bonne conscience ... Car la Fin de Race, contrairement à ce qu'imaginent de séniles moralistes n'est ni chaos, ni frénésie. L'agitation Fin de Siècle du 19ème (continuant au début du 20ème) témoignait d'une certaine vitalité - masquant peut-être les derniers spasmes d'un corps en fin de droits. La décadence n'est pas la débauche, l'hystérie, un certain bordel social et/ou intellectuel, mais bien plutôt l'apathie, l'essoufflement, en fait le règne à pas de loup de l'entropie, l'effondrement dans les plus bas niveaux d 'énergie. La surenchère technologique et la résurgence des vieilles antiennes d'un capitalisme néo-quelque-chose, bien ringard, contrairement à ce que " pensent " ses zélotes, ne témoignent d'aucune vigueur, mais de l'usage sempiternel de vieilles recettes usées, appliquées comme autant de replâtrages, cargos pourris continuant sur leur erre alors que la corrosion a depuis longtemps ravagé la coque. Si l'on reprend l'analogie avec l'empire romain, force est de constater que ce dernier était déjà sévèrement décomposé de l'intérieur bien avant le franchissement du Rhin en 406 par les tribus germaniques. Gouverné depuis longtemps par des despotes de plus en plus tarés, géré par des fonctionnaires corrompus et incapables, l'Imperium ne survivait que par son administration et ses rouages à bout de souffle. Gibbon attribue cet état de fait à l'action pernicieuse du christianisme, surtout lorsqu'il devint religion d'état sous Constantin (1). Sa théorie est fort discutable, mais il ne néglige pas les autres facteurs (démographiques, fiscaux, etc ...). Bref, un malade gangrené, enflé des gaz de décomposition, mais dont l'apparat et l'ossature pouvait encore faire illusion.

Il faut toutefois moduler ce tableau à la Spengler. Après tout, à Rome, la disparition du sentiment citoyen avait débuté dès le règne des 12 Césars, et le prestige des sanglants autocrates avait rapidement fondu comme neige au soleil. On peut dire que dès la fin du 3ème siècle, le ver était solidement arrimé dans le fruit ; et 250 ans allaient encore être nécessaires à l'effondrement de l'Imperium, ce qui n'est pas rien. Et cette chute est en partie due du hasard, en l'occurrence, l'apparition des Huns en Asie centrale. Après tout, il n'aurait pu s'écrouler que vers l'an 800. Pourquoi pas ? Ce qui nous oblige à relativiser. Et nous ramène au limes. Où est notre limes ? Dans nos missiles Patriots ? Dans la maîtrise des flux monétaires ? Dans la main de fer du F.M.I., nouveau Cortès chargé de mettre en coupe réglée les patries de nos fantasmatiques Barbares. En particulier, ces apôtres du Djihad qui ont remplacé le Grand Méchant Bolchevik dans le rôle des disciples de Satan. Enfin, passons ... Alors le limes tiendra-t'il ? Eternellement ? Serons-nous sauvés jusqu'au jour du jugement dernier ? Peut-être, mais comme il a été dit, le limes n'est rien face à notre panem et circenses new-look, au ridicule d'une pensée toute juste bonne à ressasser de sempiternels déglutissements à l'identique, à une culture qui oscille entre le pin's muséal et le plus-con-tu-meurs d'un parc à thème.

Quoi qu'il en soit, l'effondrement de l'Empire Occidental alimente les souhaits apocalyptiques des aigris, mécontents, de tout ceux qui répugnent à patauger dans la boue de la Vie Auchan, et qui rêvent inconsidérément à la purification par le feu, voire par le glaive (en l'occurrence, l'AK 47). On pourrait multiplier à l'infini les analogies entre le 5ème siècle de notre ère et cette fin de millénaire dont le moins que l'on puisse dire est qu'elle ne soulève aucun enthousiasme sauf chez les illuminés - même pas forcement stipendiés - des " Wired " de tout poil. Les arrivistes sont toujours satisfaits d'une époque qui leur permet d'exercer leurs talents. Les intrigues dérisoires de la cour de Ravenne feraient presque sourire si l'on ne se souvenait pas qu'à la même époque la Gaule et une partie de l'Italie étaient à feu et à sang.

Toutefois, on peut se demander si une erreur de perspective ne fausse pas une bonne compréhension de la situation. En fait, ce qui risque de s'épanouir dans les siècles à venir, ce n'est pas l'équivalent de la barbarie du bas moyen-âge, mais plutôt celui que l'on n'attendait pas, à savoir, justement, l'Empire. Les Césars ne sont pas encore apparus - ou sont en train de le faire (2). Le grand perdant lors du passage de la ligne d'horizon sera très probablement la démocratie. Oh, bien sur, on en a dit du mal de cette démocratie, de ce décor de théâtre aux tons pastel, ce paravent hâtivement déposé devant les agissements de la RealPolitik. Mais, au moins dans les textes, elle existait. Intimement liée aux Etats-Nations, elle est désormais obsolète. Maintenant que le paradigme du Consommateur a remplacé celui du Citoyen, nous pouvons de même annoncer la fin de la liberté, la liberté politique au sens large, au profit de simples mécanismes fonctionnels. Je n'ose penser à un référendum où l'on aurait à choisir entre liberté de pensée et celle de consommer ...
Nous entrons de plein pied dans l'ère de la logique impériale, celle du conformisme généralisé nécessaire à la bonne marche des rouages. Oh, ce nouvel empire sera généralement tolérant, ne fusse que parce que l'économie qui est son credo se polarise sur l'efficace et reconnaît aux histrions et râleurs certaines vertus revigorantes qu'il se chargera bien vite d'intégrer .... De plus, il faut bien admettre que le nationalisme - indissociable de la démocratie - n'a pas eu que des effets heureux. Il est même à l'origine des plus fantastiques massacres de tous les temps (à moins de remonter à Tamerlan - et encore). L'Empire est par nature pacifique, sa logique managériale tend à favoriser le consensus ou, dans le pire des cas, à user d'une violence limitée dans le temps. D'une certaine manière, il sera porteur de paix, d'autant que les conquêtes territoriales ne sont plus à l'ordre du jour - l'espace est verrouillé, connu et borné. Son but n'est pas l'invasion et l'asservissement, mais le bon fonctionnement du marché. Et, dans cette optique, les guerres font un peu désordre ...


D'Auguste à Romulus Augustule, l'Empire Romain a tenu plus de 400 ans. Nous avons tout le temps de nous faire au Nouvel Ordre Mondial, qui, en l'absence de réelles menaces extérieures, pourrait bien durer 1000 ans - et probablement plus. Autant apprendre à courber l'échine tout de suite ; ce ne sera même pas vraiment désagréable ...




Notes



1 Gibbon : " Déclin et chute de l'Empire Romain ".

2 Pour cette partie, je me suis inspiré (pour ne pas dire plus) du livre de Jean-Marie Guéhéno : " La fin de la démocratie ", chez Flammarion, collection " Champs ". Un ouvrage stimulant, mais qui laisse un peu sur sa faim ....



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