LE CARNET DE PIERRE LHARICOT

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Lundi 8 octobre

Pour en finir avec l'argent. C'est incroyable le nombre de gens qui croient vraiment qu'avoir un salaire multiple de 30 KF est un signe de réussite. J'ai beau leur expliquer que ce n'est qu'un symbole social, et qu'il n'a de valeur de pour autant qu'ils lui en donnent, que c'est en fait la marque d'une aliénation à un diktat de masse, ils me regardent avec un air étonné, vaguement amorphe. Je sais que je transgresse ainsi un tabou dont ils n'ont pas conscience, que je les choque même (n'ayons pas peur des mots), que je les oblige à reconsidérer le champ des possibles, et que cela est toujours douloureux. Mais il ne faut jamais reculer devant ce devoir d'accoucheur des êtres que je me suis fixé il y a de cela quelques décennies.

L'argent, pourquoi ? Pour une belle voiture ? Des couverts Guy Degrenne ? Son nom dans le Who's Who ? Un entretien avec P.L. Sulitzer ? Que tout cela est ridicule ! Enfantin. Enfantin, oui, comme ces gosses qui tentent de se persuader mutuellement qu'ils ont la plus grosse en pissant le plus haut possible le long d'une gouttière. Nul autre que moi ne semble avoir ce courage de se dresser face au Veau D'or, et de tenter de convaincre, modeste travail de sape, ceux qu'il aime de renoncer à cette perte-de-vie, de retrouver la vérité de leur être, de faire un doigt au petit chef qui signe leurs demandes de congés.

Il me faut rester là, seul, attentif, patient, attendant de voir enfin éclore quelque nouvel enfant des mortels.

 

Mardi 9 octobre

C'est vraiment super ce truc. J'ai réussi à descendre tous les aliens (faut dire que j'avais bricolé un auto-fire de la mort), et je me trouve enfin dans le hall of fame. Je ne me suis arrêté que quand Simone a râlé à cause des canettes que j'allais laisser sur la table du salon. J'ai évidemment pas mal pissé à cause de la bière, et, si j'en ai mis un bon paquet à côté, j'ai tout essuyé avec la serpillière. Le chat a ronronné quand je lui ai gratté les couilles et ça m'a vraiment fait plaisir.

 


Mercredi 10 octobre

J'ai pensé à la mort et à la maladie ce matin. Ca doit pas être drôle tous les jours.

 

Jeudi 11 octobre

Suis allé acheter un tac-o-tac. Je suis un peu fatigué ces temps-ci. Petite toux, douleurs lombaires, et anus ulcéré (le piment ?). Cette petite balade m'a fait le plus grand bien ; les arbres me saluaient joyeusement sur le chemin, et je suis rentré un sourire aux lèvres, même si je suis marron de 10 balles.

 

Vendredi 12 octobre

Comme tous les sagittaires, je suis sujet à des crises d'activité frénétique qui m'envoient faire des tas de feuilles mortes dans le fond du jardin (en automne). Oh, ça n'a rien d'une saine vigueur, mais de quelque chose de délétère, de morbide même, qui me sort du lit avant 11 heures, et m'oblige à sauter mon bol de ricoré pour me laisser le soir, pantelant, à peine capable d'actionner la télécommande. Je risque vraiment la dépression à terme, si je continue comme ça, alors que chacun sait que quelques bonnes nuit de 12-13 heures seraient ce qu'il y a de plus adapté pour me sortir de cet état. Las ; je subis quelque volonté haineuse et maligne. Triste destin de l'homme ...

 

Samedi 13 octobre

Remémoration. Plastic Bertrand en 77 : je m'en souviens comme si c'était hier. Un flash dans ma mémoire, du pur kif gravé au fer rouge, l'impression d'enfin vivre ; je connaissais pas ce type, le tube de la télé avait rendu l'âme, mais j'avais pris au sérieux les conseils sorties de Télé-7-jours, un papier enthousiaste de je-ne-sais-plus-qui, qui parlait de divertissement et de toute la famille. Il était bien en dessous de l'expérience quasi mystique qui a été mienne pendant près de 45 minutes. Avec Simone, nous sommes passés devant le Casino de Paris, en voiture (impossible de trouver une place, évidemment), quand je l'ai vu. Un grand gaillard blond avec ses bottes de croco rouge et son costume à paillette qui rendait en comparaison les passants si tristes et si ... ordinaires. Lui, c'était le fils de l'homme descendu parmi les mortels, lumineux, incroyablement vivant, rayonnant d'énergie et de positivité, unique, et qui malgré tout nous faisait signe, si insignifiants dans notre 305 crème. J'ai su à ce moment là que le concert serait quelque chose d'unique, quelque chose qui allait bouleverser ma vie et la faire autre, la gauchir. Devenir celui que je n'aurais jamais du cesser d'être.

 

Dimanche 14 octobre

Vu à la télé. Journal de 20 heures. La femme qui nous parle ne se rend pas compte du rôle qu'elle joue. Elle minaude, articule, et nous sourit. Comme si elle nous aimait. Je suis troublé. Peut-être même ébranlé dans mes certitudes. Mais comment ne se rend elle pas compte qu'elle nous manipule ? Oui, osons le mot. Elle nous manipule. Ce qu'elle nous présente, c'est une mise en scène. C'est du spectacle ! Qu'importe que le XV toulousain ait fait 43 à 16 contre son homologue biterrois, alors que la liste des victimes de la mondialisation ne fait que s'allonger dans l'indifférence générale. Qu'importe oui ! J'étouffe un sanglot, coupe le son, et me met à la dreamcast. Oublier. Oui, oublier, quelques instants au moins.

 

Lundi 15 octobre

Rien branlé aujourd'hui.

 

Mardi 16 octobre

Idem. C'est Simone qui s'en est aperçu en me découvrant somnolant dans le canapé à son retour du travail.

 

Mercredi 17 octobre

Je n'aime pas que les saisons ne soient pas ce qu'elles devraient être. Ce temps, doux, bien qu'un peu humide (et qui réveille mes douleurs lombaires) se paiera certainement un jour. Bientôt, le froid nous tombera dessus, il faudra mettre le chauffage, et terminés les petits footings autour du jardin.

 

Jeudi 18 octobre

Henri ne sera définitivement pas un mandarin. Trop pur, trop juste, trop entier. 4 lettres envoyées ; des coups de téléphone par dizaine. Le silence. Le silence dans son mépris. Bien entendu, de la part d'ex-soixantehuitards renégats, repliés sur leur fromage, à quoi s'attendre d'autre ? Comment la voix hétérodoxe peut-elle encore se faire entendre, de nos jours ? Tristes jours, en vérité. Disciplines bétonnées et nombreux Galilée - pourtant courageux - qui pourrissent dans l'antichambre du savoir. Savoir sclérosé, maîtres gâteux ou corrompus.

Je lui ai conseillé de monter un site internet, et tant pis, s'il n'a pas ainsi l'imprimatur de l'Université. Il faut bien que le monde sache ! Je me suis proposé pour lui trouver un déplombeur de Dreamweaver, et pour l'aider à mettre en page. Simone pourra se charger de la relecture. Il parait hésiter. Il lui faut le temps de se reconstruire et admettre l'impossibilité d'accéder aux cercles pseudo-érudits par la voie royale. Qu'importe, il sait désormais qu'ils nous a à ses côtés, et c'est déjà beaucoup.

 

Vendredi 19 octobre

Je me suis levé de bonne heure. En voyant la lumière matinale, et en entendant Simone nourrir le chat dans la cuisine, j'ai su que la vie valait la peine d'être vécue. J'étais heureux.

 

Samedi 20 octobre

Décortiquer des pistaches, écouter le chant des oiseaux, se faire un bolino sur le pouce, expliquer à Simone que c'est son tour d'aller acheter les clopes au village, écrire ce journal : comme dit un écrivain connu dont j'ai oublié le nom dans un éditorial qui m'avait chauffé le coeur, il y a quelque chose d'héroïque à s'occuper ainsi du quotidien lorsque le monde paraît tout prêt de s'embraser.

 

Dimanche 21 octobre

Les meilleurs livres sont ceux qu'on portait en soi. Promesse tue, qu'un autre a su concrétiser. On ne saurait trop le remercier. J'ai parcouru "No logo" d'une traite. Formidable ! Un livre coup de poing. Comment peut-on douter après ? Tout est là : la dictature de l'argent, les compromissions des media, le cynisme de ceux qui savent, le mépris pour le citoyen, les exploités qu'on cache derrière le rutilant du spectacle. Un ami m'en avait fait découvrir des extraits parus dans le Vancouver Tribune ; je ne lis pas vraiment bien l'anglais, et n'avais pas vraiment absolument tout compris. Mais je sentais qu'une énergie rebelle bouillonnait dans cette prose limpide. Depuis, avec cette traduction - à un prix très abordable -, j'ai confirmation de ce que j'avais ressenti hors de toute compréhension (souvent trop rationnelle et débilitante). Elle est pas belle, la vie ?

 

 


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