TRIBUNE LIBRE

 

 

Sur l’utopie pirate de la TAZ

 

En cet instant crucial où le cyberespace devient la Mare nostrum de la cyber-élite, il convient de réexaminer la lecture sentimentalo-schizophrénique de la piraterie par le promoteur des TAZ. Rappelons sur le mode impérial que c’est sur décision du Sénat que Pompée à partir de 67 élimina la piraterie en Méditerranée. (30 000 tués ou capturés, 800 navires détruits, les repères éliminés). Pour bonne mémoire, les deux autres membres du Triumvirat : Crassus qui en 71 triomphait de Spartakus, et César, qui après avoir « pacifié » la Gaule, devait plus tard triompher de Pompée.

 

Que les pirates aient existé, des « sociétés pirates » duré importe peu ici, même si nous devrons revenir sur l’idéologie du désir, masque du néo-fascisme, qui conditionne la TAZ comme réduction de l’espace à de l’instantané jouissif privé, qui, et c’est notre thèse à venir, est l’envers de la destruction de l’espace public. A quoi ont-ils servi, c’est à dire à qui ont-ils servi ? Mais définissons tout d’abord le pirate.

 

Peiratès, pirata, pirate : aventurier qui parcourt les mers pour piller les navires de commerce. Dans cet espace sans frontières, international c’est à dire en dehors des eaux territoriales, mais donc bordé (il faut bien prendre des forces pour arraisonner les navires), existent des routes commerciales. A la différence des Vikings qui s’enfoncent dans les terres pour opérer des razziasfrapper et se retirer » avant que les pillés n’organisent leur défense), le pirate classique (XVII) attaque sur la route maritime, loin de l’abri du port et des canons, tout comme le bandit de grand chemin, loin de la ville... On sait que les Hommes du Nord (qui n’étaient pas nomades) donnèrent leur nom aux terres accordées en France (Normandie). La propriété est déjà sédentarisation (objectivation, premier moment du droit).

 

Nous parlons de routes maritimes non par pure trivialité mais parce que l’image d’un océan homogène (équivalant dans toutes les directions) est fausse et trompeuse. Le trajet est déterminé par la cargaison, la route par les vents et les escales. De même l’idée d’un non-droit. Ce qu’il manque en haute mer, ce n’est pas le droit mais la troupe qui l’applique par les armes. Les pirates se battaient ainsi jusqu’à la mort non seulement parce qu’ils étaient très braves, mais aussi parce qu’une fois capturés, une disposition légale précisait que le capitaine pouvait exécuter les prisonniers s’il estimait, en son âme et conscience, ne pas pouvoir les escorter en sûreté jusqu’à un port, où ils pourraient éventuellement bénéficier d’un procès (avant d’être pendu). Le procès demeure tout de même un progrès du droit sur la justice expéditive, non ?

 

D’autre part le pirate est le flibustier, celui qui fait du butin librement. A la différence du corsaire (corsaro, cursaris) celui qui part avec l’autorisation d’un gouvernement, en course, c’est à dire pour faire du pillage en mer. Il va de soi qu’un gouvernement ne donne pas de licence pour piller ses ressortissants, bien qu’à l’époque moderne on puisse sérieusement en douter, par exemple dans l’appel d’offre d’un marché public et la constitution de zones franches (c'est à dire avec peu ou pas de fiscalité et aucun droits pour les travailleurs).

 

Si nous nous plaçons un instant dans la peau desséchée et colorée, boucan (viande fumée des caraïbes), d’un boucanier du XVII, la TAZ est possible. Pirate à temps partiel, corsaire au gré des rivalités des grandes puissances pour la maîtrise des routes maritimes. Plutôt un navire espagnol aujourd’hui, je serais bien gouverneur de la Martinique. Le folklore festif (rhum, cocotier, herbe, sodomie) ne doit pas occulter la réalité des cargaisons (l’or des colonies volé aux Indiens, le « bois d’ébène »), et leur vente clandestine (c’est à dire sans payer les taxes). On peut d’ailleurs interpréter cette atteinte au monopole d’Etat comme un des principaux motifs de condamnation de la flibuste (société commerciale privée) par le pouvoir, qu’on tolère d’un part grâce à l’éloignement, et d’autre part à cause de leur utilité de supplétifs. Le pirate de l’air en plus de rançonner les passagers tiendrait en quelque sorte la caisse du duty-free dans l’aéroport, zone internationale.

 

Si nous appliquons maintenant cette grille au pirate informatique, elle s’adapte malheureusement. Sur les réseaux ce dernier se sert librement sur les routes commerciales (fraude à la carte bleue, pillage de données, duplication non autorisée). Mais c’est peu rentable et risqué ; un gagne petit. Le vrai entrepreneur qualifié vendra ses compétences au plus offrant. A l’Etat tout d’abord qui doit bien disposer de capacités informatiques pour sécuriser ses réseaux et espionner les autres puissances. Ils sont la richesse de notre nation, plutôt que les emprisonner, embauchons-les ! (cf. Les Normands). Puis naturellement, aux compagnies, qui en tant que puissances ont exactement les mêmes besoins, et ne songent d’ailleurs qu’à faire du butin librement. D’où la fusion du complexe militaro-capitaliste, et les réseaux d’Etat d’espionnage industriel.

 

Le pouvoir politique légal n’oubliera cependant pas de criminaliser et stigmatiser médiatiquement le vilain pirate informatique. Ce qui lui permet une de fois de plus d’assurer la sécurité sur les fameuses (auto)-routes de l’information, grâce à ce double auxiliaire. Mare nostrum ! proclame la cyber-élite. D’accord, dira le pirate, j’ai contribué à la disparition de l’espace public car mes petites fraudes ont servi de prétexte au bouclage de l’expression libre, les meilleurs d’entre nous ont servi d’auxiliaires, mais en attendant, j’ai bien joui de mon autonomie temporaire (j’ai plein de mp3 de l’entertainment), et l’Etat c’est le mal. La cyber-élite applaudit de ses mille mains virtuelles.

 

Conclusions :

 

On peut objecter plusieurs choses à cette lecture polémique. Dissipons tout de suite quelques malentendus. Le hacker n’est pas le pirate informatique décrit ici. Il s’en distingue par une éthique et une conscience politique aiguë des problèmes de sécurité des réseaux. La visée du savoir dans un idéal de partage et le combat pour la liberté d’expression ne doivent cependant pas masquer des dérives individuelles (parmi les plus illustres, la publicité étant déjà un signe négatif). De plus le combat pour une cause crée avant tout des responsabilités, et non un tremplin pour justifier son rang dans un ordre futur, un investissement symbolique afin d’avoir le pouvoir (ou des miettes). L’autonomie n’est pas par nature temporaire. Si je me donne à moi même telle loi c’est parce que celle qui m’est imposée ne me convient pas. L’universalité véritable est alors la liberté. Le pillard est également dans la permanence de sa loi (faire du profit au mépris de toute loi). Si l’Etat est bien le pillard, alors être un pirate implique l’acceptation totale de sa mort. Le corsaire lui choisit de conserver sa TAZ, comme un chien autonome tant que son maître ne le siffle pas.

 

On peut également reprocher le côté idéologique de cette lecture. Partisan de l’individu contre l’Etat-Léviathan versus partisan de l’intérêt public médiatisé par l’Etat comme espace public contre les transnationales. C’est un fait qui ne doit pas empêcher de penser la situation. A l’objection que relève H.Bey à propose de sa description : « Mais, demanderez-vous aussi, n’est-ce qu’un pauvre trou à rats dans la Babylone de l’Information, ou plutôt un labyrinthe de tunnels de plus en plus interconnectés, et uniquement voué à l’impasse économique d’un parasitisme pirate ? » Il répond ceci : « Je répondrai que je préfère être un rat dans le mur qu’un rat dans une cage – mais j’insisterai aussi sur le fait que la TAZ transcende ces catégories. » Nous aussi. Mais si la TAZ transcende ces catégories, nous préférons une société d’hommes libres à la nuée de rats comme forme d’organisation imposée par les pillards privés.

 

  

Bureau Etudes et Recherches Cosmogoniques

Section Archives Libres

 

   

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