Cahier pour l'Analyse filmique de sémiologie structurante
(© tous droits réservés)
# Godzilla contre Casimir
![]()
Jap (1h56). Réalisation et scénario : Yapa Foto Image : Floue. Son : Oui. Décors : Playmobil System. Montage : Izi Formi. Avec : Prof Sato (Lui-même), Godzilla (Le gros lézard vert), Casimir (Le grand niais en orange), Michel Galabru (l'agent de police). Prod. : Tojo Films Distr. : Soulman-Teaux.
L'un des attraits du précédent film de Yapa Foto (Godzilla Contre le Dasein Venu De L'Espace, 1997), et non le moindre, était d'offrir aux regards curieux un Godzilla acteur à peu près défait de cette aura mystique dont même ses ennemis le nimbent. Godzilla ainsi dirigé, naturalisé, finalement humanisé, nous touchait plus ou autrement que lors des trop rares apparitions à la télévision, tirant souvent vers un burlesque gestuel, dont il nous gratifia dans les nombreux films où il latte des cloportes mutants à tour de bras. Vu par en dessous, parce qu'il est pas mal grand, Godzilla prêtait sa voix à un beau texte de Michel Sardou, avant de montrer qu'il avait, parfois, la tête près du bonnet (par exemple quand il détruit Tokyo à cause du poil à gratter que le professeur Sato a mis dans ses pantoufles). Nous étions donc de la même planète que lui.
Yapa Foto fait lui-même la liaison avec l'oeuvre postérieure. Juste avant le générique final, il annonce « Godzilla Vs Casimir, The Revenge ! » et encourage les gens à réserver leurs places tout de suite. L'effet feuilleton est garanti par la présence de Godzilla, même s'il se se bat cette fois contre Casimir, qui lui essaie d'obtenir un visa de sortie du territoire. Dans le rôle du scientifique largué qui découvre la théorie du siècle avec un bec bunsen et du papier tue-mouches, Tournesol est ici relayé par Sato. La nouveauté, c'est que Sato n'attend pas que la moitié de la population soit décimée pour se dire « il faut faire quelque chose ». Il articule lentement et expose ses projets dès les premières minutes du film (alors que Godzilla roupille encore sagement au fond de sa fosse océanique).
Manière aussi de porter, d'assumer de la voix et du corps ce sujet qui lui est ici plus cher que jamais : la parole. La parole fait l'humain. Son usage particulier par chacun définit ici quatre personnages. Celui de Sato, anonyme, énonce clair et délié, tel Jean-Pierre Gaillard ânnonant les cours de la Bourse. Belle voix blanche et raisonnée, grain net, diction parfaite, rare au cinéma (au théâtre, peut-être - oui, peut-être, c'est assez fin, ce que je dis, je trouve). Par lui passent beaucoup des citations empruntées à divers écrivains et philosophes. La liste en est fournie par le dossier de presse ; ce n'était donc pas du flan, même si j'ai rien entravé.
Godzilla fait ici le rabat-joie grisaille, ronchonne, aplatit des maisons ; son verbe est défensif et fataliste, et ses coups de latte aussi. Toujours sur son dos et le fulguro-poingissant de manière éhontée, Casimir, alias Timée (très platonicien !), manie d'une voix gourmande une langue plus triviale (du style : « Grosse burne aux yeux bridés, tu vas voir comment je vais t'agrandir l'anus à coups de boule ! »). Et puis au trio marivaudant vient se joindre un quatrième larron, d'abord intrus, puis franchement importun et tête de Turc : c'est l'agent de police, marcheur solitaire dont les seuls mots seront longtemps pour demander si les papiers du véhicule sont en règle - parole utilitaire.
Tout se joue dans le salon d'un appartement parisien. Enfin non, c'est plutôt au Japon, mais la géographie, moi tu sais... Cette petite baston ludique a quelque chose de Rohmer dans sa façon de prendre au sérieux le doublage exécrable qui rend les réparties à la fois surprenantes et hors de propos. Et autre chose de Bergman dans la gravité, jamais loin d'être bouffonne, qui s'y installe peu à peu comme un convive imprévu (qui finira par péter à table et Bergman n'en pourra plus de pouffer). Mais ce cinéma-là, non contrôlé, fourmillant de maquettes et de figurants sous des déguisement en sac poubelle, tient à rester le plus longtemps qu'il peut dans les salles en bénéficiant de la bienveillance du public. Les rares fois où Yapa Foto donne l'impression d'avoir réussi une scène, c'est forcément par hasard.
D'aucuns prétendent que c'est pour signifier, ou insinuer quelque chose. Ce qui est rhétoriquement habile, quoiqu'un peu éculé. On pense à ces fameux indices du début du film: Godzilla, assis sur ses chiottes, découvrant qu'il n'y a plus de PQ. Ce qui le rend humain, profondemment autre, cool aussi, un sauvage dans son genre, pas seulement un yorkshire un peu hargneux qui cracherait des ogives nucléaires (voir Godzilla contre le kiki à sa maman). L'autre cinglante image est celle où Casimir et Godzilla jouent à celui qui rira aura une tapette. Là se joue tout le film avec ce rire énorme contenu qui plonge au plus profond de nous, au troisième sous-sol, juste à côté du box de la Part Maudite. L'illusion que Godzilla et Casimir jouent leur propre rôle laisse alors place à cette quête universelle et douloureuse qui est le nerf du film : la réconciliation du geste et de la parole, qui accède à son apex lorsque Godzilla scande en piétinant une palanquée de niakoués « Godzilla téléphone maison ! ». Joli programme de cinéma, finement conclu par le chant si humain du rossignol de Saint-Saëns. De la musique après toute chose.
Lasal Obskur